où, poussées au cul par jim jarmusch, d’autres hypothèses anthropophages s’étalent au grand jour (4)

31. le poème anthropophage ne vole pas. n’emprunte pas. à l’origine d’un poème anthropophage : la conscience qu’il y a soi et le monde. tout ce qui n’est pas soi. le monde entier en tant qu’autre. autre que soi je veux dire. à l’origine d’un poème anthropophage : les sensations, impressions, que laissent sur soi certaines choses du monde.

32. le poème anthropophage ? d’abord un tri, très intuitif, peu réfléchi, entre les choses du monde. ne garder du monde que ce qui, pour soi, pulse de vie. le poème anthropophage ? une subjectivité poussée à l’extrême.

33. le poème anthropophage n’est pas à proprement parler une recherche formelle. le poème anthropophage est plutôt un mécanisme. un processus. ce qui compte avant tout, pour qui s’adonne au poème anthropophage : ingérer les pulsations du monde. la forme que prend cette ingestion se découvre peu à peu, au fur et à mesure du travail.

34. tout commence dans le chaos. dans l’absolue certitude qu’il faudra, de nouveau, tout rejouer. tout recommencer. le poème anthropophage est la manière élémentaire de recommencer provisoirement le monde. soi et le monde. les rapports ambigus entre soi et le monde.

35. ce qui pulse dans le monde ébranle. le poème anthropophage : ingérer cet ébranlement. cette force vive. trouver un équilibre provisoire entre soi et le monde.

36. chaque poème anthropophage est singulier. il naît dans certaines circonstances. suite à certaines rencontres. dans un certain état d’esprit. le poème anthropophage ne se mesure dès lors pas forcément à son extrême originalité formelle. un bon poème anthropophage sera celui qui se sera tenu au mieux au plus près du processus d’ingestion.

37. parfois cela plaira. parfois pas.

38. seul l’auteur du poème anthropophage saura s’il a failli à sa tâche.

39. dans le rituel anthropophage tupi, l’ennemi était assassiné d’un coup. celui qui l’ingérait recevait un nouveau nom. les scarifications rituelles étaient le signe visible qu’un processus d’ingestion avait eu lieu. qu’une partie du monde était passée en soi. que l’on avait été, une fois de plus, perméable. ouvert au monde. prêt à recevoir ce qui, du monde, était le plus vivace.

40. publier un poème anthropophage ne reviendrait peut-être à cela : exposer au monde qu’on a été ouvert et perméable. indiquer qu’un processus d’ingestion vient d’avoir lieu. montrer aux yeux de tous que, fuck, on est encore vivant. que tout ce que le monde, en nous et alentour, a de mortifère ne nous a pas fait la peau. que  nous ne sommes pas encore un système clos.

où l’on découvre un exemple d’anthropophagie de spectacle

rions ensemble.

dans anthropophagie zombie, suely rolnik rappelle que le cannibalisme, c’est juste se nourrir. que l’anthropophagie, par contre, tiendrait plutôt du rituel visant à ingérer une part de l’autre, la part vive de l’ennemi. cela suppose une parfois longue période d’observation. où l’on scrutera l’ennemi. ses faits et ses gestes. ses paroles. on repérera avec soin ce qui, dans l’autre, pourra nous octroyer un surcroit de vie, un surcroit de force. ce n’est qu’après cette longue étude qu’on passera à l’acte anthropophage proprement dit.

on le sait depuis longtemps : la société de spectacle, anthropophage par essence, ingère sans remords, sans scrupule, sans état d’âme, les forces vives et critiques. exemplaire est ainsi la « mise à mort » de guy debord, dévoré d’un coup, ravalé au rang d’icône et réduit à son nom, dans un jeu télévisuel.

 

où de nouvelles hypothèses sur le poème anthropophage voient le jour (3)

où l’on découvre des hypothèses mises à jour, pour la revue immatérielle Ce Qui Secret, en réponse à Chronique de John Abdomen, de Gilles Amalvi.

21. puissamment naturel, le poème anthropophage ne s’enroule pas autour d’un horizon.

22. le poème anthropophage, puissance naturelle déferlant dans le monde, n’érige aucune barrière. à ma connaissance, il n’existe aucune limite à la dévoration du monde. le poème anthropophage, dévorant le monde et les objets du monde, ne connaît pas de repos. une fois lancé, on ne saurait arrêter un poème anthropophage.

23. jamais le poème anthropophage ne dessine de contours définitifs aux objets du monde. le poème anthropophage percerait plutôt les coquilles. casserait les carcans et les cailloux. je ne connais personnellement rien de plus libre que le poème anthropophage. le champ d’action du poème poreux anthropophage reste ouvert.

24. le poème anthropophage aime le goût de la poudre et souffle sur les braises. le poème anthropophage est un élan. en tant que tel il ne cherche ni à détruire ni à anéantir. le poème anthropophage se nourrit du monde et des objets du monde. dans son ventre : des murmures, des éclats de lumière. le poème anthropophage agite, dans sa bouche et la grande pompe des poumons, les murmures et les éclats solaires du monde. le poème anthropophage est un brillant cocktail où l’on découvre le monde en ricochets.

25. le poème anthropophage ne cherche pas à démontrer. ne véhicule aucune thèse. aucune idée. en tant qu’élan vivant, le poème anthropophage est un ventilateur. il brasse les brindilles et l’air. il est un souffle qui s’engouffre.

26. infiniment poreux, le poème anthropophage dévie aisément de sa course. la trajectoire qu’il dessine n’a rien d’une courbe parfaite. infiniment fragile, le poème anthropophage est une fumée noirâtre à l’horizon. ainsi, il n’était pas prévu qu’ici, dans ces hypothèses sur le poème anthropophage, dans les cargaisons de choses, images, mots, sensations, que brassent ces hypothèses, un extrait de Chronique de John Abdomen, de Gilles Amalvi, vienne alimenter l’affaire.

27. un poème anthropophage se conte à petits pas. dix par dix.

28. la modeste tâche du poème anthropophage : être une lumière pâle et incertaine de néon tremblotant dans les lointains. percer un petit trou dans le ciel nocturne. laisser voir d’autres choses. d’autres horizons. empêcher le bétail de vivre dans un enclos.

29. tout dépend de comment on manie le poème anthropophage. en tant que poème élémentaire, naturel et déferlant sur le monde, le poème anthropophage doit avant tout se garder d’arrêter de balbutier. le poème anthropophage est, pour toujours, un élan enfantin.

30. une fois terminé, le poème anthropophage aura tout dit et son contraire. la carcasse du poème élémentaire, anthropophage et dynamique, ne s’embarrasse pas de logique. ses mains découpent et dépècent. son ventre engloutit. sa bouche souffle sur les braises. sur sa langue, le goût de la poudre. dans son véhicule, son vieux camion peugeot, ça détonne. ça agite l’espace. voilà. c’est ça. le poème anthropophage est une agitation de l’espace. le poème anthropophage agite l’immobile. le statique. les ventres ronds des hommes heureux et transparents. le poème anthropophage fait l’inventaire. le poème anthropophage dévie petitement, à sa façon, le cours des choses. on s’engouffre dans un poème anthropophage avec l’envie de cracher. on crache peu pourtant ici sur les choses. on les manie. le visage osseux sorti, en bout de course, du poème anthropophage : assourdissant. neuf. frais. revigorant. certes. mais assourdissant. il faut le dire : il n’y a rien à attendre d’un poème anthropophage.

où l’on présente un livre qui saute allègrement la frontière linguistique belgo-belge

Het vertrek van Maeterlink/L’exil de Maeterlink est le premier recueil du poète anversois Michaël Vandebril. À plus d’un titre, Het vertrek est un livre singulier :

  • D’abord, dans l’univers belgo-linguistico-burlesque et chaotique qui est le nôtre, l’ouvrage paraît en édition bilingue, français/néerlandais (ou néerlandais/français, comme on voudra), renouant ainsi, à sa manière, ou tout au moins la prolongeant (j’y reviendrai), avec la quasi morte tradition des auteurs flamands écrivant en français. D’accord, Michaël Vandebril n’écrit pas directement en français (comme le font les poètes Jan Baetens et Christoph Bruneel). N’empêche. Le choix de marier d’emblée dans un même livre ces deux langues ne relève tout de même plus d’un choix littéraire ou esthétique, comme c’était le cas à l’époque de Maeterlink, précisément. Non. Tout cela est éminemment politique. Tout cela montre un furieux désir de fucker le cocotier. De juste n’en faire qu’à sa tête malgré tout. Malgré les divisions qui, insidieusement, se sont, au fil du temps, imposées : qui d’entre nous connaît, fût-ce un peu, le milieu littéraire ayant cours de l’autre côté de la frontière linguistique ?
  • Ensuite, Het vertrek est aussi une oeuvre collective. Durant l’été 2011, la roumaine Doina Ioanid, Jacques Roubaud et moi avons participé à cette aventure. Michaël Vandebril nous a fait parvenir une moitié de poème, traduit par Jan Mijskin. Libre à nous de terminer le texte comme nous l’entendions. Pas besoin d’être grand clerc : composés à part égale de langue germanique et de langues romanes, ces textes, peu importe ce qu’ils donnent à lire, et le « petit » jeu proposé par Michaël constituent également un geste politique en tant que tels.
  • Enfin, à l’heure actuelle, je n’ai pas encore lu le livre de Michaël Vandebril. Je ne l’ai même pas encore tenu entre les mains. Il m’arrivera par la poste tout bientôt. N’empêche. Voilà un livre qui, en tant qu’objet, avant même sa lecture, est porteur de sens ! Hâte de le découvrir tout bientôt ! Souhaitons-lui de sauter allègrement la frontière linguistique, lui qui, sans en avoir l’air, décoche un fameux pied-de-nez aux habitudes et autres pensées convenues contemporaines. Et merci à Michaël de m’avoir proposé d’être de la partie !

Het vertrek van Maeterlink/L’exil de Maeterlink, de Michaël Vandebril est paru aux éditions De Bezige Bij, à Antwerpen. Les livres de Jan Baetens sont, quant à eux, parus aux Impressions Nouvelles. On peut trouver des ouvrages de Christoph Bruneel aux éditions L’Atelier de l’agneau.

où l’on avance d’autres hypothèses sur le poème anthropophage (2)

11. le poème anthropophage consiste en un double mouvement : incorporer le monde en tout ou en partie (ou le passer consciemment à la moulinette, patiemment le transformer en autre chose que ce qu’il est) puis ajouter au monde ce monde muté (comme s’il s’agissait d’un objet nouvellement né).

12. n’importe quel objet du monde est susceptible de passer à la moulinette : image, son, texte, animal, autre vivant, chose effrayante ou drôle traînant dans un placard.

13. un poème anthropophage n’est ni une posture ironique vis-à-vis d’un objet du monde, ni un jeu de citations.

14. il arrivera souvent, dans un poème anthropophage, qu’on ne reconnaisse pas l’objet emprunté au monde.

15. ne compte, dans un poème anthropophage, que le mouvement, la mutation du monde.

16. le poème anthropophage Cavalcade, nourri de mots, phrases, paragraphes, idiomes singuliers, sortira en mars 2012 aux éditions Rodrigol (Montréal) et en juin 2012 aux éditions Le Clou dans le Fer (France).

17. comme n’importe quel poème anthropophage, le poème anthropophage Cavalcade court le risque de prendre les goûts et les couleurs de ce qu’il dévore.

18. le poème anthropophage Cavalcade s’est consciemment nourri de :

  • Univerciel, de Christophe Manon ;
  • Eugen Gomringer et ses constellations ;
  • Cia Rinne et son fantasque et fantastique conceptualisme ;
  • La Peau de l’Ours, inédit de Nicolas Marchal, dont, avec l’accord chaleureux et l’amitié de l’auteur, je me suis largement inspiré pour la chasse dans le blanc ;
  • Les Techniciens du Sacré, de Jerome Rothenberg ;
  • Histoire secrète des Mongols ;
  • Marc Perrin et l’art de ses petites phrases ;
  • les genèses maya et biblique ;
  • et lointainement, dans ses versions antérieures, Jules Verne, Christophe Tarkos, Lautréamont, Jean-Pierre Verheggen, Eugène Savitzkaya, Arthur Rimbaud, Vassili Golovanov, Antoine Volodine et ses divers avatars, Augusto et Haroldo De Campos.

19. le poème anthropophage est un poème brésilien.

20. il est faux de croire que le poème anthropophage est un poème brésilien : dans son essence, la dévoration à l’oeuvre dans le poème anthropophage est universelle.

où l’on s’initie au cinéma pour l’oreille

où l’on poursuit à petits pas notre galerie de portraits d’explorateurs… aujourd’hui, Sebastian Dicenaire. bio. photo. vidéos. liens audios.

Sebastian Dicenaire est né à midi un jour de neige mil neuf cent septante-neuf dans la banlieue de Strasbourg. Tout était blanc ce jour-là. Les chats noirs traversaient tranquillement les rues immaculées. Puis tout s’est brusquement accéléré. À 4 ans, il dessine des histoires de chats et de lapins. À 12 ans, il joue à des sports qui n’existent pas. À 15 ans, il lit Lautréamont dans les campings. À 20 ans, il tourne des films super8 au bord des rocades d’autoroute. Aujourd’hui, il écrit un roman à l’eau de rose qui s’autodétruit dès les premières pages, fabrique des films sans images pour la radio belge ou explique en six minutes chrono comment la poésie peut sauver le monde.

Il a publié Döner-kebab aux éditions Héros-Limite (2004) et Personnologue au Clou Dans Le Fer (2007). Travail en cours : Pamela, roman à l’eau de rose contaminé par un bug poétique. Depuis 2000, il lit régulièrement ses textes en public dans divers pays de la francophonie, avec sampleurs ou en collaboration avec d’autres musiciens et poètes, tels que Vincent Tholomé ou Otso Lähdeoja. Récemment il a réalisé deux fictions pour la radio publique belge La Première/RTBF : Personnologue (2009) et Kirkjubaejarklaustur (2011).

Son site est consultable à cette adresse : www.dicenaire.com

et deux liens vidéos, ici et ici.

où l’auteur se rappelle qu’un livre est un bonbon résistant

à propos de London Orbital, de Iain Sinclair, éditions Inculte 2010 – article paru dans Indications en février 2011…

Question à deux sous : qu’évoque pour vous le London Orbital ? Si ce nom vous rappelle le périphérique londonien, c’est que, probablement, vous avez déjà parcouru quelques-uns des 200, 3 km de cette autobahn, anneau de bitume circonscrivant l’expansion urbaine et sauvage de la métropole, la contamination de la campagne par la ville. C’est que, probablement, vous avez déjà slalomé entre ses sites pétro-chimiques, ses industries « secrets d’état », ses chaînes infinies de resto-routes thaïs ou indiens, ses petits bouts de nature artificiellement préservée. Possible, aussi que ce nom vous rappelle autre chose. Le titre d’un livre. Celui de Iain Sinclair, enfin paru en français aux éditions Inculte. Petite plongée dans l’ouvrage-culte d’un auteur-culte, totalement méconnu en Francophonie.

Les éditions Inculte adorent les livres-monstres. Il y a quelques mois sortait Les Soniques, une brique de plus de 600 pages. Un pavé magnifiquement mis en page et drôle, écrit par deux fêlés de musique. London Orbital est, quant à lui, le premier livre de Iain Sinclair traduit en français, si l’on excepte Le secret de la chambre de Rodinsky, écrit à quatre mains et paru en 2002 chez Anatolia. Comme Les Soniques, London Orbital est un pavé. Une non-fiction haletante courant sur 650 pages.

Le projet de Sinclair est hyper simple : 1) Longer, à pied, par des chemins de traverses, des sentiers balisés ou non, la M25, une autoroute encerclant Londres, inaugurée par Maggie Thatcher en personne. Une autoroute rêvée et attendue pendant quasi tout un siècle. Une autoroute inaugurée en grande pompe, chargée de désengorger le trafic. De faciliter l’accès à la ville. De réguler harmonieusement les échanges entre la ville et la campagne. 2) Prendre des notes. Rapporter ses promenades. Dresser les portraits de ses compagnons de route, Mark Atkins, par exemple, un photographe dont le pied gonfle à mesure qu’il marche, ou Bill Drummond, une pop-star dingo, fasciné par la figure d’Unabomber. Fouiller partout. Partir à la recherche de ce qui ne se dit pas. Des ouvriers. Des résistants. Ceux qu’on n’entend pas. Écouter leurs histoires. S’appuyer sur le passé pour faire surgir, dans le présent, une trame invisible. 3) Donner ainsi à voir et à sentir ce qu’on ne voit pas, ne perçoit pas, lorsque l’on déboule en voiture, à toute allure sur le bitume. Donner à lire ce que les médias et les discours officiels ne disent pas. Prendre le temps d’observer les friches industrielles. En retracer les histoires secrètes. Les soubassements que l’histoire officielle préfère taire. Gratter les beaux vernis des apparences et voir quel autre monde grouille derrière. Faire ainsi la psychogéographie d’une autoroute, d’un monument imposant, éminemment contemporain. Dire ainsi non pas tellement les dessous de l’affaire, ce qui tiendrait du journalisme, mais dire l’affaire autrement.

Un livre simple, au fond, non ?

Le tour de force de Sinclair est d’arriver à ne pas nous assommer. À ne pas nous submerger par la masse d’infos que son livre brasse. À rendre au contraire tout cela très libre. Très vivant. Sinclair glisse à toute vitesse d’une anecdote à l’autre. D’un détail architectural à des considérations toutes personnelles et paranoïaques sur la marche du monde. D’un article historique sur la proche campagne londonienne aux remarques et détails vestimentaires de ses compagnons de route. Et tout cela sans que nous, lecteurs, ne perdions pied ! Curieusement, on pense ici à la Beat Generation. À Kerouac, notamment. À l’extrême fluidité de Sur la route. Cette liberté absolue de sauter d’un sujet à un autre, tout en gardant un fil tendu. Une façon de nous tenir en haleine sur la distance. Malgré les pages qui s’accumulent et, dans le fond, se ressemblent si on n’y regarde pas de tout près. La comparaison s’arrête ici, cependant. Chez Sinclair, pas d’illumination bouddhique en vue. Pas ici de drame ou d’existence à racheter. Et puis les prémisses de Sinclair ne sont pas ceux de la Beat. Et puis Sinclair n’est pas n’importe qui.

Petit tour d’horizon d’un auteur méconnu.


Où l’auteur présente succinctement Iain Sinclair

Iain Sinclair. Écrivain britannique. Né en 1943. Poète. Romancier. Essayiste. Bouquiniste. Polémiste. Auteur influent s’il en est. Contaminant d’autres auteurs. Se retrouvant, par exemple, à toutes les pages de L’architecte assassin et de Londres, de Peter Ackroyd. S’acoquinant avec des auteurs dits populaires. Un de ses poèmes ouvre même From Hell, le roman graphique d’Alan Moore. Depuis ses premiers recueils jusqu’à aujourd’hui, un seul sujet taraude notre gaillard : Londres, et plus particulièrement ses quartiers est, là où Sinclair habite. Mais outre cette obstination à revenir sans cesse sur Londres, Sinclair, c’est aussi, dès le début des années 70, un style, un souffle époustouflants. Une voix immédiatement reconnaissable. Influencé par les objectivistes américains et W.S. Burroughs (autre Beat), ses textes sont, dès cette époque, des mélanges de poèmes en vers, de poèmes en prose et d’essais. Cette façon de faire est la « marque de fabrique » de Sinclair. Ainsi, brassant les genres, Sinclair n’a de cesse depuis une quarantaine d’années d’investiguer le même champ. Le même bout de réel. L’est londonien. Notant scrupuleusement, de façon maniaque et quasi scientifique, les aléas et autres changements discrets du paysage. S’adonnant sans relâche à l’étude psychogéographique de Londres.

L’étude psycho quoi ?

L’étude psychogéographique.

J’explique un peu.

Où l’auteur traite de psychogéographie

On doit à Guy Debord l’invention de cette (pseudo-)discipline. Élaborée en 1958 dans le premier bulletin central de l’Internationale Situationniste, elle se donne comme objectif d’étudier à la loupe « le contact permanent entre les individus et la réalité cosmique ». Ou, pour le dire plus simplement, les relations entre l’environnement géographique et l’état d’esprit ou le comportement des individus qui y habitent.

Véritable discipline en Angleterre, cette idée a eu, jusqu’ici, peu d’échos en France. Peut-être la sortie de London Orbital changera-t-elle un peu la donne : récemment, lors d’un même voyage, nous étions trois à constater que nous avions emporté avec nous cet ouvrage. Trois personnes sur les vingt constituant notre petit groupe d’amis. Un petit groupe de lecteurs curieux. Trois sur vingt. C’est énorme. Un véritable engouement. Peut-être dès lors London Orbital débarque-t-il chez nous au bon moment : ce curieux mélange d’esprit scientifique, de langue libre, libérée de toute contrainte de genre, cette façon de regarder autrement les choses et les êtres qui nous entoure, on les retrouve chez bon nombre de poètes et d’auteurs français contemporains. Leur travail, résolument transgenre et transdiscipline, mêle généralement écriture, graphes, graphismes et jeux sur l’image.

Philippe Vasset et Michaël Batalla, pour ne citer que deux d’entre eux, proches de l’esprit de Sinclair, sont de ceux-là. Dans Un livre blanc, le premier propose d’explorer les « zones blanches » du plan de Paris. D’aller voir ce qui se passe, ce qui se cache et qui habite, dans ces zones non-cartographiées de la Région Parisienne. Quant au second, ses recueils de poèmes n’ont de cesse d’explorer, de façon méthodique et drôle, les relations entre nature, constructions humaines et individus.

Pas sûr, bien entendu, que London Orbital fera, à sa manière, des petits chez nous. Mais le terrain semble maintenant propice à la découverte de l’oeuvre singulière de Sinclair. Qui sait ? Peut-être verra-t-on tout bientôt sur les tables de nos libraires favoris ses poèmes et romans ? Je suis partant, au tout cas, pour soutenir toute action en ce sens ! Et, qui sait ? Peut-être, un jour, à Paris ou Bruxelles, trouvera-t-on même l’équivalent de la bien mystérieuse London Psychogeographical Association ? Association dont Sinclair est, bien entendu, un des membres éminents. Association se dotant, a priori, de bien curieux ancêtres : William Blake, en godfather de tous les psychogéographes, mais aussi Thomas De Quincey ou Moorcock. Comme si, en s’implantant outre-manche, la psychogéographie avait trouvé un terreau fertile dans l’occulte. Dans ce goût très anglo-saxon pour la magie. Les mondes secrets. Parallèles. Comme si, à Londres, afin de résister à la mise au pas du réel, du paysage et des représentations que nous nous en faisons, étouffées sous les versions officielles, il avait fallu en passer par là. La magie. L’affirmation qu’il y a, sous les apparences, autre chose. Un monde grouillant. Étranger au nôtre. Étranger aux discours que l’on tient sur le monde. La prétendue objectivité des faits. Comme si, à Londres, une discipline somme toute très rationnelle n’avait pu croître qu’au travers un acte de résistance psychique très ancien.


Où l’auteur en revient à Sinclair et à London Orbital

On pourrait voir dans London Orbital, une magistrale façon d’enregistrer la peau du monde, l’écoulement des faits et des petits événements de la vie. Sinclair sait y faire d’ailleurs :

« Les voitures s’écoulent dans le coucher de soleil, feux arrière sanguins. Drummond veut reprendre tout de suite la marche le long de la route, vers l’ouest. Un camion fait un écart et klaxonne. Je dois l’agripper, le persuader que je n’ai pas l’intention de rester là à esquiver les poids lourds dans la pénombre, sur l’enveloppe métallique de la M25. Ce serait blasphématoire. Je m’en tiendrai à la campagne, aussi près que possible de l’orbite, en m’efforçant de saisir le chant du trafic, les effluves chauds du diesel. »

On louperait pourtant l’essentiel :

« « Zéro caractérisation », disait Bill. Pas la peine de s’embarrasser à produire une imitation de la réalité. Plus je lisais les petits récits de Drummond, plus je les admirais ; et plus j’enviais leur insouciance. Il avait appris à mentir ; un homme assis à la table d’une cuisine, une tasse de thé à la main, racontant un épisode qu’il se sent obligé de revivre ou d’exorciser. En avouant ses subterfuges, ses stratégies, il gagne la confiance du lecteur : illusion et vérité. Ses histoires ne s’éternisent pas. Le Drummond qu’il dévoile est le Drummond qui écrit. Qui s’écrit et, s’écrivant, s’inscrit dans l’existence. »

S’inscrire dans l’existence. Ne pas s’embarrasser à produire une imitation de la réalité. Ne pas s’éterniser. Avancer coûte que coûte. Malgré les maux de pied. Faire revenir à la surface les choses délaissées. Des bribes d’histoires. Des fragments oubliés du passé. Fissurer ainsi la belle image. Le beau chromo que représente l’autoroute. Ou tout autre empreinte sur le paysage. Montrer ce qui se cache derrière. La réalité grouillant derrière le monument. En faire un livre-monstre. Aussi interminable que le ruban de bitume. S’écrire ainsi en tant qu’individu. Dans une histoire singulière. Dans une langue inimitable. S’inventer ainsi une toute autre vie à partir de faits réels. Rappeler ainsi que toute littérature, tout travail de langue, est politique. Voilà, dans le fond, ce que tente de faire Sinclair. Ce que parvient à faire Sinclair.

Où l’auteur conclut provisoirement

London Orbital ? Un livre de résistance. Un livre enchanteur et d’enchantements. Nous propulsant, nous autres, ses lecteurs, littéralement sur orbite. Un tout grand livre, en somme. Tout simplement.



où l’on avance des hypothèses sur le poème anthropophage (1)

1. le poème anthropophage est un poème élémentaire.

2. un poème élémentaire est un poème débarrassé de ce qui ne lui est pas essentiel.

3. on peut écrire des poèmes élémentaires en se débarrassant de la grammaire.

4. on peut écrire des poèmes élémentaires en considérant chaque mot, chaque geste, comme une pierre.

5. ou mieux : comme un oeuf.

6. poser une pierre ou un oeuf sur une page, un écran ou une scène revient à inviter les lecteurs, spectateurs, à porter toute leur attention aux échos.

7. une pierre (ou un oeuf) posés là devant éveille au mieux – chez son lecteur ou spectateur – tout un monde, au pire un immense néant.

8. le poème anthropophage est un poème élémentaire qui, d’abord, cherche des échos dans les oeufs des autres.

9. je veux dire : dans les mots et les gestes d’autrui.

10. le poème anthropophage est ainsi, dans ses premiers temps, très modeste.

où l’on débute en fanfare

où l’on promet de laisser ici, de temps à autre, des nouvelles du monde des steppes, qu’elles soient imaginaires ou bien réelles… où l’on se dit qu’il serait bien qu’ici, de temps à autre, il y ait des nouvelles d’explorateurs, de gais cavaleurs, défricheurs d’autres horizons…

où l’on se dit que, pour débuter en fanfare, on pourrait commencer par deux photographies et une vidéo en guise d’initiation au travail visuel et sonore d’a. rawlings, poétesse et artiste vocale canadienne résidant en Islande.

a.rawlings – bio :

Poet, arts educator, and interdisciplinarian a.rawlings has presented and published work throughout North America, Europe, and Australia. In the last decade, she held the position of assistant publisher for The Mercury Press and hosted the first season of television documentary series Heart of a Poet. Her first book, Wide slumber for lepidopterists (Coach House Books, 2006), received an Alcuin Award for Design and was nominated for the Gerald Lampert Memorial Award; the book is being translated into French. Her works-in-progress Environment Canada and Rule of Three have been exhibited in the Simon Fraser University Art Gallery, Niagara Arts Centre, and Infusoria in Belgium. As the recipient of a Chalmers Arts Fellowship, angela spent 2009 and 2010 in Belgium, Canada, and Iceland working on her next manuscripts, researching sound/text/movement with special emphasis on vocal and contact improvisation, and collaborating with local artists. angela’s current collaborators are Belgian artist Maja Jantar, Canadian musician Nilan Perera, and Canadian dancer Julie Lassonde.

et le lien vidéo :

http://www.youtube.com/watch?v=QaMDPqHr4qY