où l’auteur se rappelle qu’un livre est un bonbon résistant

à propos de London Orbital, de Iain Sinclair, éditions Inculte 2010 – article paru dans Indications en février 2011…

Question à deux sous : qu’évoque pour vous le London Orbital ? Si ce nom vous rappelle le périphérique londonien, c’est que, probablement, vous avez déjà parcouru quelques-uns des 200, 3 km de cette autobahn, anneau de bitume circonscrivant l’expansion urbaine et sauvage de la métropole, la contamination de la campagne par la ville. C’est que, probablement, vous avez déjà slalomé entre ses sites pétro-chimiques, ses industries « secrets d’état », ses chaînes infinies de resto-routes thaïs ou indiens, ses petits bouts de nature artificiellement préservée. Possible, aussi que ce nom vous rappelle autre chose. Le titre d’un livre. Celui de Iain Sinclair, enfin paru en français aux éditions Inculte. Petite plongée dans l’ouvrage-culte d’un auteur-culte, totalement méconnu en Francophonie.

Les éditions Inculte adorent les livres-monstres. Il y a quelques mois sortait Les Soniques, une brique de plus de 600 pages. Un pavé magnifiquement mis en page et drôle, écrit par deux fêlés de musique. London Orbital est, quant à lui, le premier livre de Iain Sinclair traduit en français, si l’on excepte Le secret de la chambre de Rodinsky, écrit à quatre mains et paru en 2002 chez Anatolia. Comme Les Soniques, London Orbital est un pavé. Une non-fiction haletante courant sur 650 pages.

Le projet de Sinclair est hyper simple : 1) Longer, à pied, par des chemins de traverses, des sentiers balisés ou non, la M25, une autoroute encerclant Londres, inaugurée par Maggie Thatcher en personne. Une autoroute rêvée et attendue pendant quasi tout un siècle. Une autoroute inaugurée en grande pompe, chargée de désengorger le trafic. De faciliter l’accès à la ville. De réguler harmonieusement les échanges entre la ville et la campagne. 2) Prendre des notes. Rapporter ses promenades. Dresser les portraits de ses compagnons de route, Mark Atkins, par exemple, un photographe dont le pied gonfle à mesure qu’il marche, ou Bill Drummond, une pop-star dingo, fasciné par la figure d’Unabomber. Fouiller partout. Partir à la recherche de ce qui ne se dit pas. Des ouvriers. Des résistants. Ceux qu’on n’entend pas. Écouter leurs histoires. S’appuyer sur le passé pour faire surgir, dans le présent, une trame invisible. 3) Donner ainsi à voir et à sentir ce qu’on ne voit pas, ne perçoit pas, lorsque l’on déboule en voiture, à toute allure sur le bitume. Donner à lire ce que les médias et les discours officiels ne disent pas. Prendre le temps d’observer les friches industrielles. En retracer les histoires secrètes. Les soubassements que l’histoire officielle préfère taire. Gratter les beaux vernis des apparences et voir quel autre monde grouille derrière. Faire ainsi la psychogéographie d’une autoroute, d’un monument imposant, éminemment contemporain. Dire ainsi non pas tellement les dessous de l’affaire, ce qui tiendrait du journalisme, mais dire l’affaire autrement.

Un livre simple, au fond, non ?

Le tour de force de Sinclair est d’arriver à ne pas nous assommer. À ne pas nous submerger par la masse d’infos que son livre brasse. À rendre au contraire tout cela très libre. Très vivant. Sinclair glisse à toute vitesse d’une anecdote à l’autre. D’un détail architectural à des considérations toutes personnelles et paranoïaques sur la marche du monde. D’un article historique sur la proche campagne londonienne aux remarques et détails vestimentaires de ses compagnons de route. Et tout cela sans que nous, lecteurs, ne perdions pied ! Curieusement, on pense ici à la Beat Generation. À Kerouac, notamment. À l’extrême fluidité de Sur la route. Cette liberté absolue de sauter d’un sujet à un autre, tout en gardant un fil tendu. Une façon de nous tenir en haleine sur la distance. Malgré les pages qui s’accumulent et, dans le fond, se ressemblent si on n’y regarde pas de tout près. La comparaison s’arrête ici, cependant. Chez Sinclair, pas d’illumination bouddhique en vue. Pas ici de drame ou d’existence à racheter. Et puis les prémisses de Sinclair ne sont pas ceux de la Beat. Et puis Sinclair n’est pas n’importe qui.

Petit tour d’horizon d’un auteur méconnu.


Où l’auteur présente succinctement Iain Sinclair

Iain Sinclair. Écrivain britannique. Né en 1943. Poète. Romancier. Essayiste. Bouquiniste. Polémiste. Auteur influent s’il en est. Contaminant d’autres auteurs. Se retrouvant, par exemple, à toutes les pages de L’architecte assassin et de Londres, de Peter Ackroyd. S’acoquinant avec des auteurs dits populaires. Un de ses poèmes ouvre même From Hell, le roman graphique d’Alan Moore. Depuis ses premiers recueils jusqu’à aujourd’hui, un seul sujet taraude notre gaillard : Londres, et plus particulièrement ses quartiers est, là où Sinclair habite. Mais outre cette obstination à revenir sans cesse sur Londres, Sinclair, c’est aussi, dès le début des années 70, un style, un souffle époustouflants. Une voix immédiatement reconnaissable. Influencé par les objectivistes américains et W.S. Burroughs (autre Beat), ses textes sont, dès cette époque, des mélanges de poèmes en vers, de poèmes en prose et d’essais. Cette façon de faire est la « marque de fabrique » de Sinclair. Ainsi, brassant les genres, Sinclair n’a de cesse depuis une quarantaine d’années d’investiguer le même champ. Le même bout de réel. L’est londonien. Notant scrupuleusement, de façon maniaque et quasi scientifique, les aléas et autres changements discrets du paysage. S’adonnant sans relâche à l’étude psychogéographique de Londres.

L’étude psycho quoi ?

L’étude psychogéographique.

J’explique un peu.

Où l’auteur traite de psychogéographie

On doit à Guy Debord l’invention de cette (pseudo-)discipline. Élaborée en 1958 dans le premier bulletin central de l’Internationale Situationniste, elle se donne comme objectif d’étudier à la loupe « le contact permanent entre les individus et la réalité cosmique ». Ou, pour le dire plus simplement, les relations entre l’environnement géographique et l’état d’esprit ou le comportement des individus qui y habitent.

Véritable discipline en Angleterre, cette idée a eu, jusqu’ici, peu d’échos en France. Peut-être la sortie de London Orbital changera-t-elle un peu la donne : récemment, lors d’un même voyage, nous étions trois à constater que nous avions emporté avec nous cet ouvrage. Trois personnes sur les vingt constituant notre petit groupe d’amis. Un petit groupe de lecteurs curieux. Trois sur vingt. C’est énorme. Un véritable engouement. Peut-être dès lors London Orbital débarque-t-il chez nous au bon moment : ce curieux mélange d’esprit scientifique, de langue libre, libérée de toute contrainte de genre, cette façon de regarder autrement les choses et les êtres qui nous entoure, on les retrouve chez bon nombre de poètes et d’auteurs français contemporains. Leur travail, résolument transgenre et transdiscipline, mêle généralement écriture, graphes, graphismes et jeux sur l’image.

Philippe Vasset et Michaël Batalla, pour ne citer que deux d’entre eux, proches de l’esprit de Sinclair, sont de ceux-là. Dans Un livre blanc, le premier propose d’explorer les « zones blanches » du plan de Paris. D’aller voir ce qui se passe, ce qui se cache et qui habite, dans ces zones non-cartographiées de la Région Parisienne. Quant au second, ses recueils de poèmes n’ont de cesse d’explorer, de façon méthodique et drôle, les relations entre nature, constructions humaines et individus.

Pas sûr, bien entendu, que London Orbital fera, à sa manière, des petits chez nous. Mais le terrain semble maintenant propice à la découverte de l’oeuvre singulière de Sinclair. Qui sait ? Peut-être verra-t-on tout bientôt sur les tables de nos libraires favoris ses poèmes et romans ? Je suis partant, au tout cas, pour soutenir toute action en ce sens ! Et, qui sait ? Peut-être, un jour, à Paris ou Bruxelles, trouvera-t-on même l’équivalent de la bien mystérieuse London Psychogeographical Association ? Association dont Sinclair est, bien entendu, un des membres éminents. Association se dotant, a priori, de bien curieux ancêtres : William Blake, en godfather de tous les psychogéographes, mais aussi Thomas De Quincey ou Moorcock. Comme si, en s’implantant outre-manche, la psychogéographie avait trouvé un terreau fertile dans l’occulte. Dans ce goût très anglo-saxon pour la magie. Les mondes secrets. Parallèles. Comme si, à Londres, afin de résister à la mise au pas du réel, du paysage et des représentations que nous nous en faisons, étouffées sous les versions officielles, il avait fallu en passer par là. La magie. L’affirmation qu’il y a, sous les apparences, autre chose. Un monde grouillant. Étranger au nôtre. Étranger aux discours que l’on tient sur le monde. La prétendue objectivité des faits. Comme si, à Londres, une discipline somme toute très rationnelle n’avait pu croître qu’au travers un acte de résistance psychique très ancien.


Où l’auteur en revient à Sinclair et à London Orbital

On pourrait voir dans London Orbital, une magistrale façon d’enregistrer la peau du monde, l’écoulement des faits et des petits événements de la vie. Sinclair sait y faire d’ailleurs :

« Les voitures s’écoulent dans le coucher de soleil, feux arrière sanguins. Drummond veut reprendre tout de suite la marche le long de la route, vers l’ouest. Un camion fait un écart et klaxonne. Je dois l’agripper, le persuader que je n’ai pas l’intention de rester là à esquiver les poids lourds dans la pénombre, sur l’enveloppe métallique de la M25. Ce serait blasphématoire. Je m’en tiendrai à la campagne, aussi près que possible de l’orbite, en m’efforçant de saisir le chant du trafic, les effluves chauds du diesel. »

On louperait pourtant l’essentiel :

« « Zéro caractérisation », disait Bill. Pas la peine de s’embarrasser à produire une imitation de la réalité. Plus je lisais les petits récits de Drummond, plus je les admirais ; et plus j’enviais leur insouciance. Il avait appris à mentir ; un homme assis à la table d’une cuisine, une tasse de thé à la main, racontant un épisode qu’il se sent obligé de revivre ou d’exorciser. En avouant ses subterfuges, ses stratégies, il gagne la confiance du lecteur : illusion et vérité. Ses histoires ne s’éternisent pas. Le Drummond qu’il dévoile est le Drummond qui écrit. Qui s’écrit et, s’écrivant, s’inscrit dans l’existence. »

S’inscrire dans l’existence. Ne pas s’embarrasser à produire une imitation de la réalité. Ne pas s’éterniser. Avancer coûte que coûte. Malgré les maux de pied. Faire revenir à la surface les choses délaissées. Des bribes d’histoires. Des fragments oubliés du passé. Fissurer ainsi la belle image. Le beau chromo que représente l’autoroute. Ou tout autre empreinte sur le paysage. Montrer ce qui se cache derrière. La réalité grouillant derrière le monument. En faire un livre-monstre. Aussi interminable que le ruban de bitume. S’écrire ainsi en tant qu’individu. Dans une histoire singulière. Dans une langue inimitable. S’inventer ainsi une toute autre vie à partir de faits réels. Rappeler ainsi que toute littérature, tout travail de langue, est politique. Voilà, dans le fond, ce que tente de faire Sinclair. Ce que parvient à faire Sinclair.

Où l’auteur conclut provisoirement

London Orbital ? Un livre de résistance. Un livre enchanteur et d’enchantements. Nous propulsant, nous autres, ses lecteurs, littéralement sur orbite. Un tout grand livre, en somme. Tout simplement.



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