où, avec john berger, l’on se dit que, tiens, oui, dans le fond : pourquoi regarder les animaux ?

John Berger est anglais, critique d’art et poète. John Berger habite en Haute-Savoie. John Berger aime se promener, se coucher dans l’herbe, regarder les animaux. Je parie que John Berger habite en Haute-Savoir juste pour ça : se promener, se vautrer dans les prés, tailler le bout de gras avec les autochtones, regarder les animaux. Je n’ai lu jusqu’ici qu’un seule livre de John Berger. Pourquoi regarder les animaux ? est un recueil d’essais singuliers et poétiques. Pourquoi regarder les animaux ?  se demande, par exemple, si les singes, les grands singes, nos cousins du paléolithique, sont sensibles au théâtre. S’il y a en eux, ou pas, une once de jeu. Pourquoi regarder les animaux ? observe aussi à la loupe nos façons de manger. John Berger porte sur les choses un regard singulier. Vif. Pénétrant. Et toujours drôle. John Berger est à lire. Pourquoi regarder les animaux ? est sorti aux éditions Héros-Limite.

Un ciné-poème tiré de Champ est à voir ici.

Champ est un texte qui commence par la citation d’un dicton russe : La vie n’est pas une promenade à travers champ.

Champ est un texte où il est dit : « Je vais tâcher maintenant de décrire point par point, comme s’il s’agissait de tracer un diagramme, cette expérience en son mode idéal. Quels sont les choses les plus simples que l’on puisse dire à son sujet ? L’expérience concerne un champ. Pas nécessairement le même à chaque fois. N’importe quel champ, à condition qu’il soit perçu d’une certaine façon, peut susciter cette expérience mais le champ idéal, le champ le plus susceptible de la générer est :

1. Un champ recouvert d’herbes (…)

2. Un champ sur une colline, vu soit d’en-haut, comme le dessus d’une table, soit d’en-bas, avec la pente de la colline paraissant incliner le champ vers vous (…)

3. Pas un champ en hiver. L’hiver est une saison d’inaction, où l’éventail de ce qui peut arriver est restreint.

4. Pas un champ entièrement bordé de haies (…) »

Champ est un texte qui dit encore : « Ce champ idéal désormais évoqué, quels sont les constituants complémentaires de l’expérience ? (…) C’est ici que les difficultés commencent. Vous vous trouvez devant le champ, quoi qu’il soit rare que celui-ci attire votre attention avant que vous n’ayez d’abord remarqué un événement qui s’y produisait. Généralement, c’est cette attention qui dirige votre attention sur le champ et, presqu’instantanément, votre propre conscience du champ confère en retour une signification spéciale à cet événement. Le premier événement (…) conduit obligatoirement à un autre, ou, pour être plus précis, vous conduit obligatoirement à en observer d’autres dans le champ. Le premier événement peut être presque n’importe quoi, pourvu qu’il ne soit pas en lui-même par trop dramatique (…) Deux chevaux en train de paître (…) Une vieille femme qui cherche des champignons (…) Une voix qui appelle (…) Un enfant qui marche. »

Puis, Champ ajoute mystérieusement : « À partir de ce moment-là, vous êtes au coeur de l’expérience. » Et Champ poursuit encore un peu. Plonge vraiment au coeur de l’expérience. Impossible, ensuite, de voir un champ, une prairie, avec notre regard d’avant Champ.

Champ est un petit bijou écrit depuis une expérience tout à fait ordinaire. Champ est un excellent exemple de l’écriture de John Berger. Une écriture qui voit ce que personne ne voit. Regarde ce que personne ne regarde. Défamiliarise ce qui nous est le plus familier. Lire John Berger est une expérience simple hautement recommandable.

Publicités

où l’on rappelle qu’Otto Ganz existe toujours et qu’on ferait bien de le lire, nom d’une pipe

Il y a des livres et des auteurs qu’on oublie parfois un peu. Il suffit pourtant de les croiser en rue ou de jeter distraitement un oeil sur les ouvrages déjà lus de sa bibliothèque pour que ça saute aux yeux. Mais oui ! Pas de nouvelles de lui depuis des mois ! Pas de nouveautés lues depuis longtemps aussi !

Otto Ganz est un auteur de ce genre.

Otto Ganz naît d’un accident de voiture et d’un mois de coma. Avant, Otto Ganz n’existait pas. Portait un autre nom. Otto Ganz est un corps meurtri. Otto Ganz naît d’un éblouissement. Alors qu’il est en convalescence, Otto Ganz découvre, lit, dévore, la poésie de Werner Lambersy. Otto Ganz alors écrit et naît. C’était il y a déjà une quinzaine d’années. Sortent ensuite, les uns sur les autres, des livres « inclassables »: Otto Ganz n’appartient à aucune chapelle, Otto Ganz se fiche des chapelles. Je ne connais personne d’autre qu’Otto Ganz pour être, à ce point, conscient que nos vies sont passagères. Cette conscience se fiche en effet des chapelles. Cette conscience fait que chaque phrase d’Otto Ganz brûle. Cette conscience fait qu’Otto Ganz écrit dans l’urgence. Cette conscience fait qu’Otto Ganz ne regrette rien. Est intransigeant. Orgueilleux même. Cette conscience fait que les romans d’Otto Ganz sont grinçants. Sans fard. Des brûlots vivants. Parfois très crus – la vie y est nue et cruelle. Humour noir. Très noir.

Suite à quelques déboires avec l’un ou l’autre éditeur, Otto Ganz publie, ne publie plus, publie un peu. En tout cas, avec moins de frénésie. Moins d’urgence. Peut-être que cela reviendra. Peut-être pas. Je suis sûr, pourtant, qu’Otto Ganz continue à écrire. Comme Otto Ganz l’a toujours fait. Otto Ganz est entier. Fidèle à lui-même.

On lira de lui donc des romans, des poèmes. On lira aussi des romans et poèmes écrits à quatre mains.

Je relis, pour l’instant, La Vie pratique. Un roman paru aux Éditions Blanche en 2001. Otto Ganz y explore des zones noires, très noires, de l’âme humaine. On parlait beaucoup à cette époque des pervers sexuels. Otto Ganz tire ici le portrait d’une dizaine d’entre eux. Sensibles et amoureux des guimauves roses s’abstenir. Mais, nom de nom, quelle écriture ! Comme à son habitude, Otto Ganz regarde les choses droits dans les yeux. Pas de relâche. Pas de séduction. Otto Ganz ne séduit pas. Otto Ganz assène ses phrases et les peaufine à la façon d’un Compagnon du Tour de France. Otto Ganz est un ciseleur.

Sinon, Otto Ganz dessine aussi. Fait des encres. Otto Ganz collabore souvent avec l’artiste plasticienne Catherie Amathéü. On peut lire d’eux Manifeste de Figuration contemplative, un petit livre paru en 2010 à L’Âne qui butine et La toute fine ombre des fleurs, paru en 2008 aux édtions Maelström.

Deux extraits ci-dessous de aTCHoum, fables et osselets, paru en 2000 aux Éperonniers. Deux osselets, donc, écrits depuis Montréal.

VI

HISTOIRE DE SOUAD

La pluie tape la carte et saccage la rue sur le boulevard Lafontaine ; pas une de ces pluies tristes… à la belge… ou un de ces crachins poisseux… une pluie de crachats sur le tarmac plutôt. Il fait froid, un froid d’angine, juste bouillonneux à souhait. Les phares des voitures québécoises suivent des yeux les rares passants qui traversent hors des clous, deux parallèles blanches ou jaunes. Drôle de pays, les ambulances… ma mère disait toujours ça en un seul mot en chantonnant comme pour conjurer le malheur, ça donnait Lézembulanss… je croyais que c’était une sorte d’oiseaux biscornus, avec de longues échasses et un gros bec dur recourbé, avec des yeux rouges qui clignotaient… bestiaux incapables de voler mais pouvant vous ouvrir les veines comme une vieille boîte de conserve. Ici, Lézembulanss ressemblent à des camions blindés peints en vert. D’un classieux, n’est-il pas ? Vous me direz « quand on a quinze centimètres de métal bien dur enfoncés dans le crâne, la couleur reste de l’ordre des protubérances secondaires »… mais quand même, des ambulances vertes, je n’en reviens toujours pas.

Montréal grise et sordide sous l’eau qu’on fait tomber ici ; ça explique la pub pour la Corona mexicaine, « Don’t drink water !!! », sous-entendu : « c’est un truc à attraper la tourista ». Pas d’éclaircie en vue, ni de vue d’attente d’ailleurs. J’ai remonté le store en caoutchouc qui masque l’ouverture vers la rue : grande vitre sale… Et d’où je suis assis, je peux voir un cadre abstrait composé d’un bout de trottoir, une ou deux touches de végétation, un bout d’arbre… le tiers médian qui part de la droite coupe le haut de l’image… et la compose tout à la fois. Un camion de pompiers… vient traverser le tableau, toutes sirènes dehors, avec de drôles de crachotis dans le fond des haut-parleurs, et ça perce la vitre de centaines de flammes bleues et rouges. Le long du trottoir d’en face, des réverbères-champignons blanchâtres… toujours le crachat qui  aplanit les reliefs… second camion de papier, on est à trente mètres de la caserne…

« À quoi tu penses ? » elle me dit et je lui réponds « à un prénom que j’ai croisé par hasard dans un quelconque salon commercial… tu vois, un de ces endroits énormes dans lesquels on m’envoie jouer les représentants ? » Elle sourit et son sourire me fait du bien. Je reprends : « un prénom que je ne connaissais pas, de Tunisie ou du Maroc, un prénom de fille, mais je ne le retrouve pas. J’arrive à revoir le tracé exact des lignes de khôl qui entouraient ses yeux et ses deux longues mains attachées à caresser l’air autour d’elle… peut-être est-ce ce qu’on retient des fantômes, va savoir ? Mais de son nom, rien. Pourtant c’est le souvenir le plus précis que je garde d’elle, son prénom qui m’échappe ». « Elle était jolie ? »…

… »Trop jeune » je lui réponds. « Salaud, t’as un problème avec ça mon vieux, tu peux me croire. Un jour, on te crèvera les yeux pour ces regards que tu portes, crois-moi. On te brûlera les pupilles pour ces doutes qui naissent de tes yeux lorsque tu les arrêtes sur quelqu’un… »

Pas prévu ce petit dérapage, mais ça a l’air d’en rester là : puissance de l’inertie. Ma femme me dit encore… le nez sur la vitre : « un beau décor pour une rencontre ». « C’est un beau décor pour disparaître » je lui chuchote avant de sortir pour une promenade dans le parc… histoire de voir si elle tient à moi, histoire de voir si je tiens à elle.

Il ne pleut plus, troisième camion de papier…

VII

HISTOIRE DE JOSEPH

Je n’ai pas trouvé de suite un boulot. Et si je m’en sors si bien, c’est parce que je l’ai voulu. Faudra qu’on se le fasse rentrer dans la tête : je me suis fait tout seul… j’ai fait de moi seul ce que j’étais en mesure de tirer comme force de ma solitude. Maintenant, après quarante-deux ans de faisage de moi seul, je suis chauffeur d’ambulances vertes et blindées. C’est un métier enrichissant pour qui aime les tripes et les a bien accrochées. Je prends mon pied à faire hurler les sirènes en passant dans les rues, je me dis qu’un jour, j’arriverai peut-être à faire voler des vitres en morceaux. En attendant, je m’entraîne tous les jours à prendre le virage de l’avenue de Laval.

On en rencontre de drôles dans ce boulot, normal… « on est là pour ça » comme disait Judith, une pute polyomyélitique des amies. Je pense surtout qu’on est trop visible, trop discordant pour qu’on nous foute la paix. Vert, ça se voit même sur la neige… et c’est peut-être « la raison de ».

Avec le temps, on croit s’y faire, mais c’est du bluff. Je veux dire qu’on peut s’habituer aux pires crasses à force d’en voir, mais il y en a toujours une qui vous plonge le nez dedans. Hier, on a ramassé un type à la petite cuillère… s’était fait passer dessus par une camionette. Si j’y pense, c’est parce que lorsqu’on a prévenu sa femme, elle a répondu un truc du style « personne ne meurt deux fois pour la même personne », elle était saoule sûrement, je vous dis, on voit parfois de ces trucs…

Dans la poche du type, on a retrouvé une lettre, écriture féminine :

« L’écoute de ta voix est douce. Crois-tu qu’on puisse arriver à s’en passer ? Non, on peut arriver à en taire le besoin, mais pas à effacer le sentiment que cette voix imprime aux muscles et à la respiration. Peut-être est-ce pour ça qu’on tente par tous les moyens de ne pas perdre cette émotion. Ça s’appelle la dépendance, idem que pour les drogues dures, et on n’en sort pas ou alors en perdant une part si importante de soi qu’il faudrait laisser le corps à la porte de la chambre avant d’y entrer. Peut-être qu’un jour ta voix se taira, que ton téléphone aura changé, que tes lettres ne viendront plus, que plus une intonation douce de toi ne me sera adressée. Ce sera de la vie, bête et tristement sale. Mais, si ça arrive et que ma parole n’arrive plus à ouvrir les petites serrures de ton corps, sache que tu laisseras un vide béant derrière toi. Et si c’est de moi que vient le silence, pour je ne sais quelle obscure raison, sache également que ce vide sera là et que je devrai mener la même existence mais amputée et boiteuse.

Maintenant, à cette heure, je t’affirme, en toute lucidité, que je pourrais vivre sans toi… mais terriblement plus mal que tout ce qu’on voudra bien imaginer. »

Allez faire le lien, moi : « je n’ai que des osselets en mains » comme disait un vieil oncle… comprenez que ce que j’observe des faits est fort décousu. Histoire de camion blindé peint en vert qui traverse les quartiers d’une ville à toute vapeur…