où l’on invite à lire sebastian dicenaire et ses poèmes de l’ère des autoroutes électroniques

dicenaire

Sebastian Dicenaire est un auteur multifonction. Touche-à-tout. Aimant l’hybridation. Le croisement non seulement des genres mais aussi des pratiques. N’est-il pas autant un écrivain « traditionnel », publiant au fil du temps de rares livres parfaitement ciselés, qu’un homme de radio, réalisant des fictions pour les ondes qui sont du véritable cinéma pour l’oreille ? Ou encore un homme de scène, pratiquant une poésie sonore complexe mêlant, non sans humour, textes, voix, machineries diverses et collaborations avec musicos expérimentés ?

Qu’attendre dès lors d’un recueil de poèmes d’un tel gaillard, si ce n’est de nous emporter ailleurs, dans des zones inexplorées, voire inexistantes ?

Depuis plusieurs années, l’une des sources d’inspiration favorites de Dicenaire est l’univers des quotidiens et des magazines. L’intéressent moins, ici, au fond, le contenu des articles qu’il détourne – bien qu’il les choisisse avec soin – ou le fait qu’ils seraient comme des miroirs reflétant parfaitement notre époque – bien qu’il soit, comme on le verra plus loin, attentif aux effets de réel que génèrent ces médias.

L’intéressent plutôt leur langue et la manière dont elle fonctionne.

Nous lisons tous, tous les jours, des articles, version papier ou version net. Il s’en écrit un nombre invraisemblable par semaine. Pour peu que vous portiez attention à leur langue, très vite, vous vous rendez compte à quel point un article s’écrit à l’aide de formules toutes faites, souvent interchangeables. Peu importe le sujet traité. Cela est supposé nous donner une image « réelle » du monde. Cela est supposé être « objectif ». Coller comme un gant à la réalité.

Dicenaire sait que cela sonne faux et creux. Dicenaire aurait pu le déplorer, au nom d’un usage « vrai », « véritable » et « véridique » de la langue. Mais non. Dicenaire prend acte et s’amuse. Poussant jusqu’à l’absurde la logique d’une langue où tout, littéralement, peut prendre la place de tout. Où tout est interchangeable.

Cela donne des « poèmes » comme celui-ci :

Un commando de techno-paysans gays s’est ligoté silencieusement aux ruines industrielles d’un parc d’attraction antique. Leur action vise à dénoncer, avec une certaine nostalgie, la tendance actuelle de la société à séparer définitivement libido, spiritualité et hautes technologies.

Ou encore celui-ci :

Dans les décombres on a retrouvé une jeune mère de famille et son avorton de bonheur rabougri. Ils ont immédiatement été transférés dans un service de digestion rapide et ont été congelés dans l’heure pour la sécurité de tous.

Bien sûr, de tels montages renvoient en ligne directe aux cut-ups de William Burroughs et Brion Gysin. Bien sûr. Bien sûr, de tels poèmes s’inscrivent dans la maintenant longue tradition du détournement des médias et des publicités. C’est évident. Bien sûr, on pourrait même penser, à lire Dicenaire, aux célèbres nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon. Certes certes. Mais, à enfermer Dernières nouvelles de l’avenir dans un tel réseau de références, on louperait l’essentiel : la spécificité de Dicenaire.

Son style. Sa façon, bien à lui, de détourner les choses. Sa façon « critique » de dévoyer et d’envisager la langue.

La « méthode » Dicenaire ?

Simple.

Prenez une langue. Celle des quotidiens et des magazines. Dévoyez-la. Poussez à l’extrême sa logique et son fonctionnement. Elle se révèlera alors pour ce qu’elle est : une machine folle et drôle, produisant du « réel » jusqu’à l’absurde. Une langue « mathématique », fonctionnant toute seule comme une grande. Une langue qui, à la limite, n’a besoin d’aucun fait « réel » pour générer ses articles. Une langue qui, bien qu’elle ne cesse de se dire « objective » et « collant de près à la réalité », se révèle insensée et creuse. Une coquille vide.

Le « rôle » du poète là-dedans ?

Prendre acte. Partir de cette langue-là, « insensée », « mécanique ». La singer. Ouvrir la bouche. Bâiller. Dire comme elle des algorithmes. Des formules qui frappent. Être insensé. Faire de sa langue une coquille vide. Potentiellement inventive pourtant : il y a, dans cette langue, tout un monde qui grouille et ne demande qu’à surgir. Il suffit de connecter à propos les choses, les bribes de mots, les bribes de savoir.

Dernières nouvelles de l’avenir ? Un discret manuel, dans le fond. Un discret traité sur l’art d’écrire une certaine poésie à l’ère des autoroutes électroniques.

(Dernières nouvelles de l’avenir paraîtra en septembre 2013 à l’Atelier de l’Agneau. Dernières nouvelles de l’avenir contient 84 pages. Dernières nouvelles de l’avenir est écrit en français de maintenant même s’il parle de l’avenir. Cette critique de Dernières nouvelles de l’avenir paraîtra, quant à elle, dans le n° 178 du Carnet et les Instants.)

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