où, one more time, avec « tromba » et ben arès, on se replonge dans madagascar

AUX GRANDES RIEUSES (article à paraître dans « Le Carnet et les Instants » n°180)

 

tromba

 

Et, hop ! Après Mon nom est Printemps et Aux Dianes, voilà Tromba. Troisième livre de Ben Arès à sortir cette année. Troisième opus à graviter autour puis à alunir sur Madagascar. On pourrait se poser de bêtes questions. Genre : Pourquoi ne pas tout dire, tout relater, en un ouvrage, un seul ? Ou : En quoi cette expérience malgache est-elle si singulière qu’il faille ainsi la décliner en plusieurs volumes ?

 

À chacun de répondre comme il veut, bien sûr.

 

Pour ma part, j’y vois un signe de belle santé : Ben Arès est un auteur libre. Un écrivain de style et sans compromis aucun. Sa liberté, Ben Arès la doit tout autant à une vision forte et radicale de la littérature qu’à l’expérience, ô combien douloureuse et traumatisante, de la perte d’un petit être – pas besoin de s’étendre ici d’avantage. Et, personnellement, je n’en dirais rien si deux des livres de Ben Arès – surtout Tromba – n’y faisaient eux-mêmes allusion.

 

Ben Arès, en auteur libre, écrit des livres qui ne relèvent d’aucun genre. Ou de tous. Tromba tient ainsi à la fois du récit autobiographique, de la fiction, du livre poétique et du journal de bord. Sur la couverture, sous le titre, là où d’habitude l’éditeur indique dans quel tiroir de nos commodes littéraires il convient de ranger l’ouvrage, il est écrit « une transe ». Genre inexistant. Révélateur cependant, ô combien, de l’emportement, de la fièvre, de l’emballement progressif, qu’on trouvera dans ces pages. Comme dans Mon nom est Printemps, comme dans Aux Dianes, la langue de Tromba entraîne et enivre en effet.

 

Tout commence pourtant simplement. Arrivée de l’Étranger, du Vazaha, de l’homme sans nom à Madagascar. Plongée dans le réel de l’Île Rouge. Tous sens en éveil. Ben Arès nous régale. Son style, fait d’agglomérats, d’accumulations et de répétitions, fait merveille :

 

Respire le pneu brûlé, les carburants, le café chaud. Entend les cris des hommes levés tôt et les autres, le porteur de sac de toile et les autres, le conducteur de bestiaux et les autres, les étals de viandes, poissons, fruits et légumes, les cuisines déjà, pains sucrés ou mofo siramamy, fritures de nems et sambos, vapeurs de soupe, l’incontournable riz bouilli.

 

Puis nous suivons, littéralement caméra sur l’épaule, l’errance sereine, en tout cas à peine inquiète, de cet homme. Ses aventures d’un soir dans le bar Là-Où-La-danse. Ses traversées du monde. À la recherche de quoi, au fond ? Ben Arès nous donne peu, très peu, des motivations de l’homme. Des raisons de sa présence sur l’île. On devine l’enfant adopté. On devine l’enfant mort. Je pense ceci : Ben Arès est un auteur lucide. Il sait qu’un récit, qu’une fiction bien ficelée se doit de nous donner les tenants et les aboutissants des événements rapportés. Il sait aussi qu’écrire ainsi ne conviendrait pas, pas du tout, à l’emportement, la fièvre, qu’il cherche à nous dire. Il sait que s’il veut emporter, sa langue et son récit doivent nous proposer autre chose que les canevas habituels des romans et fictions.

 

Puis, l’enchaînement des petits faits entraîne le Vazaha jusqu’à Antsirabe. Ville de naissance du fils perdu. Puis, l’Étranger va et vient dans la ville. À pied. À la recherche de la rue. À la recherche de la mère. Puis tout glisse. Tout se perd. Las, l’homme s’assied sur le bord de la chaussée. Rencontre là une sixaine de dames. Des vendeuses de tissus. De couverts et de casseroles. Rient de le voir là, assis parmi elles, assises. Rient de le voir là, apparemment sans raison, sans but. Un peu fou. Puis Ben Arès nous emporte ailleurs. Littéralement. Donne la parole à ses dames. Une à une. Font le récit de leur vie. Dans une langue splendide. Envoûtante. Et comme ancienne :

 

À moi, de moi à moi ces lignes furieuses (…). Je suis de la lignée de ceux qui sont venus depuis deux générations du Grand Sud, d’un petit village sur la route d’Ejeda, non loin de la Linta, fleuve qui, de mince filet d’eau en hiver, se change en un torrent violent à la saison des pluies, où troupeaux de zébus costauds, de chèvres viennent s’y abreuver (…).

 

Récit pour le moins initiatique donc. Tant pour l’Étranger que pour nous, lecteurs. Car, au fond, voilà bien où Ben Arès comptait nous emmener : à travers l’île, les sensations qu’elle procure, il y a ces femmes. Ces forces vives qui les animent. Ces forces qu’au-delà, ou en deça, des « anecdotes » rapportées, Ben Arès s’efforce de dire, inlassablement, de livre en livre, de souffle en souffle. L’essence même, dirait-il peut-être, de la littérature. 

où, avec Denys-Louis Colaux, on dénude l’esquimaude et ses désirs

DES CORPS NUS, SACRÉS ET MUSICAUX (à paraître dans « Le Carnet et les Instants » n° 180)

d.l.colaux

Les Désirs de l’Esquimaude ? Douze suites de poèmes, non pas « érotiques » mais d’amour. De volupté, même.

Car, ici, les corps dénudés, le balancement des hanches, la chaleur des cuisses, « le plus beau cul que la terre eût conçu », ne sont que des prétextes. Des « véhicules » transportant le poète-narrateur ailleurs. Lui permettant de jeter « la vie / un instant / au-dessus de la canopée ». Lui permettant de se consoler « de la laideur / de l’univers / de (lui)-même / des hommes ». Se déroule alors devant nous un tapis sans fin de vers baroques, de métaphores improbables où tout se mêle et s’échange : l’animal et le végétal, le trivial le plus trivial et le précieux le plus précieux. C’est que la langue de Colaux est généreuse. Convie à la fête des corps la création toute entière, dirait-on. Qu’elle soit naturelle, picturale, musicale ou littéraire. Les Désirs de l’Esquimaude grouille de références. De mots rares. D’images poétiques fortes.

Le but de tout cela ? Réenchanter.

C’est que, malgré ses références indubitablement contemporaines ou modernes – on croise ainsi, au détour d’un vers, Jimi Hendrix, Raoul Duffy, Joyce Mansour et autres réenchanteurs –, il y a du poète ancien, très ancien, chez Colaux. Impossible, pour ma part, de lire ces Désirs sans penser aux textes sacrés. Cantique des cantiques en tête. Même envie, alors que l’amoureuse au fond « n’est rien / qu’un vague morceau d’être / errant devant le vide // qu’un ustensile humain », d’insuffler aux corps aimés « tout le soûl / de (son) harmonium affolé ». Même envie de joindre les expériences – réelles, vécues ou fantasmées – de l’extase et de la volupté à la poésie.

Même envie de transporter. Par le plaisir des sens à mettre en bouche, à dire comme un chant. Pour faire entendre encore, à nos oreilles de chair et à nos corps tout en os, la douce musique des sphères.

Denys-Louis Colaux – LES DÉSIRS DE L’ESQUIMAUDE – Atelier de l’Agneau – 2013

où ça parle de « V U A Z », mais oui, dans la presse et sur le net

Tiens, ça parle de « VUAZ » :

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