où l’on invite à la « Semaine du son » les Bruxellois et autres belges périphériques

semaine.son2014

+ + + 27   février   2014 + + + Maison de la Bellone + + + 1000 Bruxelles + + + 46 rue de Flandre + + + 
20:15
LA SEMAINE DU SON :
EMISSION PAR OUÏE-DIRE/ PASCALE TISON

Du 24 février au 2 mars 2014, la Semaine du Son propose, dans divers lieux bruxellois, une série d’événements liés au sonore afin d’initier le public à une meilleure connaissance du son et de sensibiliser tous les acteurs de la société à l’importance de la qualité de l’environnement sonore.

Réalisée par Pascale Tison et enregistrée en public, cette émission propose de découvrir des textes inédits, des textes « coups de cœur » qui seront mis en scène devant le public. Une façon de découvrir l’envers du décor et d’assister au travail des auteurs et comédiens lors de l’enregistrement d’une émission radiophonique.

Geneviève Bergé avec un extrait de Fra Angelico Sans audioguide, essai poétique. Geneviève Bergé mène sa vie dans les livres: comme lectrice, écrivaine, animatrice de groupes de lecture, critique, traductrice et éditrice et hors des livres, dans cette vie dont parlent les livres précisément.
Loredana Bianconi avec un extrait du projet radiophonique et théâtralDes portes et des déserts. Loredana Bianconi est réalisatrice de films et de radios documentaires. Des comédiens et un choeur parlé interpréteront un extrait de ce texte à propos des boat people.
Karel Logist avec un extrait de Desperados. Poète belge d’expression française, né à Spa d’une mère d’origine allemande et d’un père anversois, Karel Logist vient d’être couronné pour son recueil Desperadospar le prix SCAM Littérature.
Vincent Tholomé avec une lecture de quelques extraits de « kaapshljmurslis », un ensemble de textes écrits à partir de mots, de bribes de phrases, laissés par des infirmières et des patientes sur les murs d’un pavillon maintenant déserté de l’hôpital psychiatrique du Beau Vallon à Namur.
Michel Thuns
 avec Le ventre de l’homme est vide/Défriefing. Michel Thuns est peintre et scénographe. Éric Castex, comédien, metteur en scène, informaticien et musicien interprétera ce texte qui fait partie d’un vaste projet sur Le manque de mettre au monde.

Avec l’aide de la RTBF et le soutien de la SACD-Scam.

Renseignements
www.lasemaineduson.be
Réservation reservations@lasemaineduson.be
Accès gratuit

 
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où l’on revient sur « Language is a virus » : W S Burroughs, le feuilleton (épisode 3)

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Après avoir posé, dans l’épisode 2, comment et pourquoi « Language is a virus » est une phrase-slogan, retour donc sur cette affaire… « Language is a virus », donc… Oui mais, concrètement, ça veut dire quoi ?…

1. DES DIVERS SYSTÈMES DE CONTRÔLE

Il m’est impossible, personnellement, de lire les essais « théoriques » de Burroughs sans y voir l’écho d’une autre phrase, d’un autre slogan, autrement plus connu, autrement plus ancré dans nos cultures occidentales. Les Essais sont des recueils d’articles parus dans les années 70 et 80 dans le magazine « Esquire ». B y vitupère à plusieurs reprises, laisse vagabonder sa pensée autour d’un verset célèbre de la Bible : « Au commencement était le Verbe ». Comme souvent dans ses articles, B prend au pied de la lettre – ou fait semblant de prendre au pied de la lettre – cette « vérité ». Il n’agit pas autrement, par exemple, lorsqu’il présente les « voix fantômes », « paroles » présentes sur des bandes magnétiques vierges, n’ayant jamais été utilisées, n’ayant jamais servi de support à un quelconque enregistrement. Jamais B ne remet en cause la véracité pour le moins douteuse de ces faits : ces faits, comme les multiples autres « vérités scientifiques » sur lesquelles B prend appui, étayent ses dires, lui sont utiles à transmettre ses visions singulières sur le monde. Dans la même logique, prendre au pied de la lettre le premier verset de la Bible sert merveilleusement son propos.

Pour B, ce verset est le signe incontestable de notre conditionnement. De notre aliénation. Nos vies, nos vies humaines, sont prises au piège. Se débattent au milieu d’une légion de systèmes de contrôle. Épiés, jugés, jaugés, inspectés, nos corps, nos vies, nos paroles et nos pensées sont tout du long soumis, par exemple, à l’éducation, tant au sein de la famille qu’à l’école, aux systèmes religieux, étatiques, policiers, aux normes sociales, aux morales multiples. Le but inavoué de ces systèmes est de nous restreindre. De nous empêcher d’aller où nous irions, suivant nos désirs, nos intuitions. Où irions-nous, en effet, si nous suivions nos désirs ? Nos intuitions ? Aucune idée. Tout au plus pouvons-nous avancer qu’il y a peu de chance que nous irions là où nous préconisent d’aller ces systèmes de contrôle. Mais comment, par quel moyen, ces systèmes parviennent-ils à leurs fins ? Par quel subterfuge arrivent-ils à nous contrôler, à restreindre nos libertés, à nous empêcher de nous ébattre joyeusement dans le monde ?

2. DE LA LANGUE ÉCRITE COMME INSTRUMENT DE CONTRÔLE

De même que la pensée de B se nourrit de tout ce qui l’étaye – et lui permet de pousser plus avant son raisonnement –, de même sa théorie linguistique fait flèche de tout bois. N’importe quel article, fiable ou non, produit dans le champ de la connaissance lui est utile. Ainsi, la nature « virale » de la langue, B ne la tire pas de recherches linguistiques, fussent-elles les plus pointues ou les plus extravagantes, mais de quelques notions de biologie, relativement bien assimilées. Il existe autour de nous quantités de virus. Certains nous incommodent. Perturbent nos corps. Nous rendent malades. D’autres ont cette particularité singulière : ils se fondent si bien à l’organisme qu’ils infectent qu’il devient difficile, voire impossible, sans mener une étude rigoureuse, de distinguer le corps infecté et le virus. Tous deux semblent « naturellement » ne faire qu’un. Se confondent. Comme s’ils ne formaient plus qu’un seul organisme.

Ainsi en va-t-il du virus de la langue.

Un jour, au commencement, il y a eu le Verbe, donc. La langue. Et singulièrement, dans nos sociétés occidentales, la langue écrite. Le mot s’étalant sur la page. Pour B, la langue, et singulièrement la langue écrite, a été et est encore le moyen dont usent les systèmes de contrôle pour asservir, restreindre ce qu’il y a de plus vivant en nous. Ainsi, loin de n’être qu’un simple jeu grammatical et linguistique, loin de n’être qu’un simple système de communication, la langue est avant toute autre chose un instrument. Outil utile servant au vaste projet secret de tout système de contrôle : nous épier, contenir nos pulsions, nos envies réelles et singulières, nos désirs. La bonne maîtrise – ou la non-maîtrise – de la langue, son « bon usage » selon des règles qui nous sont extérieures, indiquent notre plus ou moins grande soumission aux normes imposées, le plus souvent à notre insu, par ces multiples systèmes de contrôle.

3. DE L’ENTREPRISE LITTÉRAIRE DE WSB

Je pense alors ceci : L’entreprise littéraire de WSB, ses expérimentations et inventions les plus radicales comme ses « retours » à des pratiques de langue plus « lisibles », plus « efficaces », peuvent se comprendre comme une lutte acharnée contre un réseau de règles et de comportements – souvent non-dits – qu’il convient de suivre si l’on veut « bien » fonctionner à l’intérieur d’une société humaine. Paroles et pensées dogmatiques. Paroles et pensées « bien-pensantes ». Paroles et pensées asservissant plus que libérant. Paroles et pensées réglant le moindre de nos gestes. Paroles et pensées ayant cours dans une société où chacun de ses membres « épie » les autres. Évalue la bonne conduite, les bonnes manières, bonnes moeurs de son voisinage.

Je pense encore ceci : L’entreprise littéraire de WSB, depuis la milieu des années 50 jusqu’au milieu des années 90, tourne autour de quelques simples questions. Est-il possible de développer une pratique de la langue écrite différente de celle en usage dans nos sociétés occidentales ? Est-il possible d’écrire, d’user de la langue, sans être « infecté » par elle ? Est-il possible d’écrire, d’user du même instrument de contrôle, de cette arme redoutable qui nous infecte tout en échappant à son contrôle ? Est-il dès lors possible de retourner cet instrument contre lui-même ? Est-il même possible de faire de la langue écrite une arme efficace contre les systèmes de contrôle ?

Les tentatives de B pour faire de la langue une arme « efficace » sont multiples. Il faudrait maintenant les passer en revue. En détailler le comment et le pourquoi.

Ce sera l’objectif du prochain épisode du passionnant feuilleton « WSB », mes petits pères…

où l’on présente « K A A P S H J L M U R S L I S », titre provisoire d’un travail en duo (trio) avec Xavier Dubois (et Gabriel Séverin)

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« K A A P S H J L M U R S L I S » est le titre provisoire d’un projet d’écriture et d’enregistrement autour de la « folie ». « K A A P S H J L M U R S L I S » n’aurait pas vu le jour sans l’invitation d’Isolat, une association d’artistes de théâtre. Depuis novembre 2013, toutes disciplines confondues, une soixantaine d’artistes investissent une aile de l’hôpital psychiatrique du Beau Vallon (Namur, Belgique) vouée à la destruction. D’avril à juin 2014, on découvrira leurs oeuvres lors d’une exposition. Cet événement présentera également des oeuvres réalisées par les patientes de l’hôpital. L’exposition comportera aussi un volet historique, présentant cent années de psychiatrie.

Pour Xavier Dubois et moi, outre la réalisation d’une bande-sonore qui sera diffusée lors de l’exposition, « K A A P S H J L M U R S L I S » est une belle occasion d’inventer ensemble notre premier disque studio. Enregistrements et production en cours, effectués par Gabriel Séverin, au Laboratoire Central (Bruxelles).

Ci-dessous, le texte d’une pièce inédite, non encore enregistrée. Y manque bien sûr le son, la voix, les guitares de Xavier. Juste de quoi mettre l’eau à la bouche, en somme.

+ + +

+ + + ah mais ah mais + + + j’aime ou je n’aime pas + + + faut faut être folle à lier si tu crois que c’est facile à dire ça si j’aime ou je n’aime pas + + + si tu crois que je peux te le dire comme ça + + + zou + + + tout d’un coup + + + si j’aime ou je n’aime pas + + + faut faut croire au père noël et aux saints imbéciles du père noël si tu crois qu’on peut le dire + + + mais ça ne se décide pas comme ça zou tout d’un coup si on aime ou on n’aime pas + + + ça ah ça + + + ça ne se fait pas de le dire comme ça zou d’un coup c’est impossible de le dire comme ça de imbécilement et définitivement le dire comme ça zou d’un coup et pour toujours + + + ça + + + mais non + + + mais non + + + l’amour n’est pas définitif définitivement imbécile non n’est jamais l’amour définitivement là ou pas là imbécile tu ne peux pas dire définitivement zou d’un coup et pour toujours j’aime ou je n’aime pas c’est + + + faux et imbécile + + + c’est + + + non non faux c’est faussé et imbécile c’est faussé tout ce qu’on a à l’intérieur tout ce qui déborde de dire définitivement c’est imbécile de dire j’aime ou je n’aime pas je pense + + + tout ce que je peux te dire c’est si aujourd’hui subsiste ou à cette heure-ci subsiste un j’aime ou un je n’aime pas + + + là là oui là je peux te dire si aujourd’hui ou à cette heure-ci je subsiste personnellement dans un j’aime ou un je n’aime pas et + + + pas de chance + + + pas de chance pour toi + + + là + + + aujourd’hui et à cette heure-ci ma subsistance demeure entière et toute entière dans un je n’aime pas immense et immodéré et + + + immense et immodéré est le je n’aime pas imbécile où je subsiste aujourd’hui dans l’aujourd’hui où n’apparaît pas du tout du tout l’amour immense et immodéré où je pourrais subsister aujourd’hui à tes côtés mais désolée + + + désolée + + + ne suis pas du tout du tout dans l’amour imbécile aujourd’hui ne + + + déborde pas vraiment d’amour hors de moi + + + ça + + + tu peux le dire + + + aujourd’hui une rage imbécile déborde plutôt comme une bête pacifique hors de moi et se rue et se couche dehors comme dedans et couvre tout dehors et dedans c’est + + + ah ça + + + tu peux le dire + + + pas de chan pas de chance et pas de sentiment pas de + + + sentiment et de chance pour toi + + + ça + + + tu peux le dire + + + pas de chance pour les tentatives les tentations les + + + rapprochements pas le moment aujourd’hui de se rapprocher peu à peu nos intérieurs et nos extérieurs s’il te plaît alors qu’hier + + + ah ça hier + + + je débordais d’amour imbécile et total et absolument étais fine et prête au grand jeu et grand débordement d’amour grand chavirement de paquebot à l’intérieur quand je t’ai vue toi et tes petits pieds menus et tes orteils frétiller de joie après la douche matinale ah bien voilà l’amour imbécile et immense j’ai pensé et j’ai débordé d’amour sitôt que j’ai pensé beau et bien pour tes petits doigts petits pieds petits orteils frétillants de joie et ruisselants après la douche et + + + zou zou + + + en avant pour l’amour et le grand charivari j’ai pensé et j’étais prête à fine prête au grand jeu grand charivari grand ruissellement d’amour et imbécile alors que toi hier + + + ah ça toi hier + + + pas prête pas prête du tout toi hier + + + ah ça + + + tu peux le dire + + + car toi hier toi absolument et définitivement rien que toi toi et toi hier + + + pas capable toi de voir hier l’amour imbécile venant en grand débordement lumineux de l’intérieur et s’écoulant vers toi depuis mon intérieur comme il a bien couvert et bien couvé comme un petit coeur chaud et rassurant ton petit extérieur ruisselant bercé baigné d’amour total et absolu absolument aimant et aimanté à tes yeux et orteils frétillants poissons humides et joyeux et humides toi toute entière toi tournée vers toi l’intérieur ruisselant de rage imbécile on dirait hier et sans amour alors que tout tout dans tes orteils frétillants de joie sur le carrelage débordait ô combien d’amour débordant de toi et ça disait hier combien l’amour hier était possible + + + nom de nom + + + mais non non non + + + toi hier toute entière en toi hier tournée vers toi ton intérieur imbécile et pas capable de voir ce qui débordait de toi tout l’amour suave et slave de tes orteils frétillants de joie s’écoulant en salves rapides sur le carrelage et s’écoulant humide comme un soleil chaud et rassurant sur l’extérieur + + + en phase d’amour j’ai pensé + + + enfin en phase j’ai pensé en phase mon intérieur intérieurement et définitivement en phase avec ton extérieur ce qui ruisselait en salves d’amour de tes orteils sauvages et frétillants sur le carrelage + + + comprenant moi hier combien je t’aimais hier définitivement et absolument zou d’un coup et pour toujours j’ai pensé mais c’était hier + + + nom de nom + + + c’était hier + + + pas de + + + non + + + pas de chance + + + ah ça tu peux le dire + + + tu peux le dire + + + et + + + désolée + + + désolée + + + mais il nous faudra patiemment attendre et définitivement un jour d’être en phase d’amour mon amour pour déborder ensemble et définitivement et imbécilement répandre nos intérieurs sur nos extérieurs et frétiller ensemble comme de petits poissons chauds et vibratiles et les doigts de pieds en éventail et en phase soudainement en phase et absolument dans la joie d’être ensemble toutes entières dans le jeu et le grand jeu et dans l’amour + + + mon amour + + +

 

où l’on poursuit le feuilleton « william s burroughs » : « language is a virus », donc (2)

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Avant d’entrer dans l’oeuvre de Burroughs, de dire tout le plaisir qu’il y a à en suivre l’un ou l’autre fil, une mise au point générale. Un retour, qui prendra le temps qu’il faudra, plusieurs épisodes si nécessaire, sur sa conception de la langue écrite… Essai de se débarrasser d’un autre type d’icônes, d’un autre type d’images, en somme…

 

Car il en va des bons mots de WSB comme des bons mots d’autres auteurs : à force de les faire circuler, ils fonctionnent comme des chromos. Des « icônes verbales ». Des « slogans ». Il y aurait lieu de s’interroger, bien sûr, sur le « devenir slogan » des bons mots de WSB. De relever leur nature paradoxale : toute l’entreprise verbale de WSB – du moins à partir du Festin Nu – peut être lue comme un immense « chantier », comme une immense lutte contre les langues, leurs manières bien à elles, parfois si discrètes, de nous asservir, de nous « conditionner ». De penser et de parler à notre place, en quelque sorte.

 

Un exemple ? D’accord.

 

Prenons un bon mot de WSB. Une phrase répétée à l’envi sur les sites et les revues consacrés à l’auteur : « Language is a virus ». Phrase pas complète d’ailleurs, mais peu importe. L’exactitude compte moins ici que les dérives, les rêveries suscitées par les livres et les enjeux périphériques de l’oeuvre de Burroughs.

 

Bref : « Language is a virus ».

 

« Language is a virus » ferait – et fait – un splendide slogan. On imaginerait bien cette phrase taguée à l’infini sur les murs de nos villes. Imprimée dans des typos hyper folles sur de superbes t-shirts. « Language is a virus » ferait même un excellent nom pour un site internet. C’est d’ailleurs le cas. « Language is a virus » est un site consacré à des « outils d’écriture », des « consignes » directement inspirées des techniques mises au point par WSB, ou se situant plus ou moins dans leurs parages immédiats.

 

Comme slogan, « Language is a virus » est efficace. Cette phrase cristallise parfaitement une pensée, en est comme la porte d’entrée. Elle est comme une promesse. Une invitation à entrer. À découvrir une façon singulière de concevoir et de percevoir la langue, qu’elle soit écrite, dessinée ou parlée.

 

A contrario, comme tout slogan, « Language is a virus » est aussi une clôture. Une phrase-choc. Définitive. Une phrase « prêt-à-penser » qui enferme. Il suffit de la répéter pour se parer de son aura. De sa charge « subversive ». De sa « provocation » décalée. Furieuse tendance, dès lors, comme tout « bon mot », comme toute « icône », à cacher l’oeuvre. À la faire disparaître. À nous dispenser d’aller la voir, d’aller la lire. De découvrir des textes dont ce slogan pourrait être une des clés. Une des manières d’entrer dans l’oeuvre.

 

Reprendre cette phrase, en briser la coquille, essayer de comprendre de quoi elle est peut-être le sésame sera le sujet du prochain épisode du feuilleton WSB, amigos !

 

D’ici là, belles journées à tous !

où l’on se dit que, non, décidément, éric clémens n’est vraiment pas quelqu’un comme tout le monde

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DU CHANT, DES CHANSONS ET DES APPARITIONS D’AMOUR

 (article à paraître dans « Le Carnet et les Instants » n°181)

La collection « Xylophage », à l’Âne Qui Butine se spécialise décidément dans les textes et auteurs singuliers, les francs-tireurs littéraires. Après Jérôme Bertin, Antoine Boute, Charles Pennequin et d’autres, voilà qu’elle nous propose un Éric Clémens pas piqué des vers !

Clémens est quelqu’un comme vous et moi : il rencontre, tombe en pâmoison, suit ses élans et désirs, se laisse guider par « le plaisir sensuel et mental » qui, selon ses mots, rayonne directement en celle, jeune nana, ou autre, qui le suscite, le pénètre « par le reflet de son beau visage ». Au fond, on pourrait lire D’après la poésie d’amour comme une tentative de redire cet élan, cette chose qui nous pousse parfois, irrésistiblement et de façon fascinante, vers un autre corps, une autre lumière. Avec tous les chamboulements, troubles, dérives, doutes, menaces et dépits, tourments et tiraillements que cela entraîne.

Mais s’il nous parle de ces désirs-là, de ces errances, Clémens n’écrit pas, ne « dit » pas, comme tout le monde.

Éric Clémens est philosophe. Poète. A fait partie de l’aventure TXT, avec entre autres, Jean-Pierre Verheggen et Christian Prigent. Pour concevoir ce qu’est écrire, Clémens part d’un constat : dès avant notre naissance, nous baignons dans de la langue. Des grappes de mots, langages tout faits, nous enveloppent. Pour ce qui est de la « poésie d’amour », des chansons, rengaines, comptines, images toutes faites de fusion, attentes, désillusions, nous peuplent, tournent dans nos têtes et s’imposent à nous avant même d’avoir écrit un seul mot.

Comment dès lors écrire l’élan singulier qui nous porte vers l’autre si l’on se borne à répéter mille et mille fois ces ritournelles connues et archi-connues ?

D’après la poésie d’amour a cette ambition-là, énorme, démesurée : traverser ces langages tout faits et moisis, écrire depuis un autre côté de ces mots et images trop attendus.

L’écriture de Clémens est précise. Économe. Savante. Elle dévide devant nous un fil en plusieurs « chants », « mé-chant », « dé sans chanté ». Elle défile en rythmes, truffée de jeux de langues, de références : et c’est r’parti le cycle les détours les tourments tout autour le vide le vortex l’oeil du si clown le pas dernier mot oh pas la mort trop facile encore moins de soi non non pas même la fin du monde ou l’extinction de l’univers l’intégrale désintégration non pas pas le néant mais le non oui le non (…).

Mais lire Clémens ce n’est pas que suivre un long fleuve de mots s’enchaînant l’un à l’autre. C’est tout le contraire même. Clémens écrit par éclats. Sa traversée des images et des langages cuits est aussi une traversée des genres : un coup de slam par ci, un coup de comptine par là, un coup de vers « savants » (la partie « en quarantaine » en vers rimés est excellente), un coup de vers de « mirliton ». Ou de questionnement philosophique. Ou de dialogue théâtral.

J’imagine que toute cette « fatrasie », comme on disait jadis, doit désarçonner plus d’un lecteur, plus d’une lectrice. Je crois que Clémens le sait et s’en fiche complètement ! Compte, pour lui, sa fidélité à cette conception radicale de l’écriture. La nécessité aussi de ne pas tomber dans le piège de créer, à force de vouloir aller « par delà », un nouveau « modèle », un langage « mécanique » se reproduisant à l’infini. L’écriture de Clémens est ce qu’elle est, diverse, rythmée, inattendue, par souci, grand souci, de ne pas se duper elle-même. Du coup, Clémens a toujours cette élégance : par delà le sérieux – grand sérieux – de l’affaire, exercer vis-à-vis de soi l’ironie, la moquerie, la plus grande dérision.

Cela donne aussi de superbes passages. Très émouvants. Me restera personnellement en mémoire, au « chant 2 », l’apparition, l’irruption d’un corps timide et lumineux, prenant vie et sens à mesure qu’il prend la parole : Ou / je te vois / en corps de voix / deux corps deux voix deux corps / l’un volubile timide et rit / l’autre criant poignant et piratant (…) Sursaut passage du souffle chair / sa langue prise à la gorge de son engorgement / dans la diction scandée ‘clamée crachée ‘scrimée calmée / courtes haltes de coupes (…).

Splendide chant d’amour tout entier consacré à elle, la femme inattendue qui surgit et qui aimante.

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ÉRIC CLÉMENS, D’après la poésie d’amour, L’Âne Qui Butine, 2014

où l’on se dit qu’à force d’en faire un auteur-culte, eh bien, on ne lit plus – ou pas assez – william s burroughs (1)

burroughs

Tiens, des questions, comme ça, assez bêtes dans le fond : à la veille du centenaire de sa naissance, qui, de nos jours, lit encore William S. Burroughs ? Ses « routines », je veux dire ? Ses fictions ? Et surtout : Pourquoi ? Pourquoi le lit-on ? Et puis ces questions corollaires : Pourquoi lirait-on Burroughs ? Et : Que sait-on encore de ses livres ? Qu’en a-t-on retenu ?

Traînent, sur le net, des dizaines de photos de Burroughs. Des dizaines de films super 8 ou autres, où on le voit, par exemple, faire des moulinets de sa célèbre canne-épée. Il y a aussi des extraits de ses propres oeuvres cinématographiques et sonores. Un nombre impressionnant de sites présentant l’homme et son oeuvre. Des démonstrations de ses « techniques » d’écriture. Des citations à la pelle. Phrases plus ou moins définitives et toujours corrosives. Et puis, surtout, à l’approche du centenaires, des articles. Présentant l’homme, toujours. Son oeuvre, un peu. Et puis, il y a les réactions à ces articles. Si pas haineuses et tout cas extrêmement violentes, comme souvent sur le net. Des Monsieur Madame, qu’on imagine bien comme il faut, s’offusquant qu’on fête et célèbre cet homme-là. Que dis-je : Cet assassin-là. Cette atteinte au bon goût. Cet être sulfureux, obscène et pervers. Ce parasite. Cette pourriture. Ce déchet de l’humanité. Sur le net, on peut voir aussi, sur ArteTV, un documentaire datant de 2010. Se succèdent à l’écran les témoignages d’amis plus ou moins proches (James Grauerholtz, Anne Waldmann, Thurston Moore, Iggy Pop, etc.), des images d’archives où l’on voit Burroughs dans sa vie de tous les jours ou devisant avec Ginsberg. L’intention d’un tel documentaire ? Comme celle de toute entreprise télévisuelle qui se respecte, j’imagine : Nous présenter l’homme qui se cache derrière l’oeuvre. L’homme que l’oeuvre et ses entrelacs de mots planqueraient. Car quoi de plus universel que l’homme ? Quoi de plus intéressant, de plus accrocheur, que l’homme ? Ses frasques ? Ses traumas ?

Ce qui se dégage de tout cela, de ce rapide petit tour sur le net ? Un nombre incroyable d’anecdotes. De faits. D’événements. Le portrait d’un homme aussi, bien sûr. Dont la vie aura été à la fois provocante, sans concession, inventive, infatigable. Un homme un vrai, quoi. Comme on les aime à notre époque. Une espèce de héros ou d’anti-héros. Quelqu’un, en tout cas, sortant de l’ordinaire. Une icône. Un chromo. Une image d’Épinal. Un auteur-culte dont on connaît par coeur les postures. Dont on rabâche à n’en plus finir les bons mots. Les épisodes-clés de sa vie.

Curieux paradoxe dans ce « devenir icône » de Burroughs : À plusieurs reprises, dans ses essais ou lors d’entretiens, Burroughs rapporte qu’à Tanger, dans le quartier espagnol, il était surnommé « El hombre invisible ». Homme passe-partout à force d’être gris. Sans relief. Et de se fondre littéralement dans le décor. À force de chercher « l’homme derrière l’oeuvre », on a fini par découvrir quelque chose d’assez clinquant, ma foi. Suffisamment clinquant, en tout cas, pour, en retour, masquer l’oeuvre. La rendre invisible. Formidable tour de passe-passe. De haute voltige. Arriver à escamoter ainsi des livres qu’on jugeait dérangeants, obscènes, inconfortables, mettant à mal nos convictions, modes de pensée et d’appréhension du monde, faut le faire tout de même.

Pas plus tard que la semaine dernière, un ami me parlait de Burroughs. De ses livres. Tout comme moi, il a dans sa bibliothèque les « oeuvres-phares » du gaillard. Sa trilogie expérimentale. Les garçons sauvages. Les Cités de la Nuit Écarlate. Etc. Tout comme moi, il n’a pas lu le tiers du quart de ces livres. Résolution personnelle pour cette année : lire enfin les livres de Burroughs. Découvrir enfin « La obra invisible », les livres derrière l’homme. Noter au fur et à mesure et scrupuleusement le plaisir qu’il y a à se plonger dans les fictions de Burroughs. Si plaisir il y a, bien sûr. L’humour noir et ravageur est une bonne piste. Le plaisir qu’il y a à lire Les derniers mots de Dutch Schultz, en est une autre. Rendre compte peu à peu de cet inventaire dans ce blog est une autre de mes résolutions de l’année.