où l’on poursuit de plus belle le feuilleton « w s burroughs » – épisode (4) – « language is a virus » (suite et pas fin)

wsb4

 

Du milieu des années 50 au milieu des années 60, avec la complicité de Brion Gysin, WSB se forge des armes. Des outils d’écriture expérimentaux. Les plus célèbres sont le cut-up et le fold-in. D’autres – la permutation, l’épissage, etc. –, s’ils sont moins cités par les fans, servent pourtant tout aussi bien son intention : renverser le Verbe, lui faire perdre son hégémonie.

 

 

1. Trois citations en guise d’apéritif

 

Il conviendrait, bien sûr, de revenir en détail sur ce que sont ces outils. Comment ils fonctionnent. Cela nous prendrait du temps. Plus d’un épisode, je pense. Oeuvre croisée, le livre « théorique » que WSB et Gysin ont consacré à leur décennie de recherches, serait ici abondamment cité.

 

Juste, pour l’instant, en tirer trois extraits – les deux premiers sont signés BG, le troisième WSB – :

 

Si, en effet : Au commencement était le Verbe, la prochaine étape est donc : Effacez le Verbe.

 

Les poètes sont supposés libérer les mots – non pas les enchaîner dans des phrases. Qui a dit aux poètes qu’ils étaient supposés penser ? Les poètes sont faits pour chanter et pour faire chanter les mots.

 

Découper et réarranger une page de mots écrits introduit une nouvelle dimension dans l’écriture permettant à l’écrivain de placer les images dans une suite de variations cinématiques.

 

Deux citations fonctionnant à nouveau comme des phrases-chocs. Des slogans. Une troisième, plus pratique, indiquant les effets obtenus si l’on se met à user du fold-in, du cut-up et autres outils d’écriture.

 

Ces trois citations circonscrivent parfaitement le champ d’action des comparses. Il s’agit de s’attaquer de front au langage. Faire table rase. Il s’agit, grammaticalement parlant, de se débarrasser du virus de la langue écrite, d’évacuer les phrases, au profit des mots. Il s’agit en effet de libérer les mots. D’arrêter de penser tout fait. D’enchaîner les raisonnements prépensés. De rendre à nouveau possible les chants.

 

Paradoxe : cette libération, cette évacuation du Verbe, du virus de la langue écrite, a lieu dans un travail portant sur la langue écrite. Travail de métamorphoses, de découpages, de reprises, de textes préexistants. Issus du patrimoine littéraire – poèmes de Shakespeare ou de Rimbaud, par exemple –. De lettres, de notes et brouillons divers de WSB. De centaines de « routines », ces scènes que B n’arrêtera jamais d’écrire, qui n’avaient pu trouver leur place dans les livres précédents sa « trilogie expérimentale » – La machine molle, Le ticket qui explosa, Nova Express -. Paradoxe, donc – du moins en apparence – : effacer le Verbe, le virus de la langue écrite, revient à brasser des écrits. À en briser la logique propre. À les remonter sous forme de textes. De mots. De phrases écrites.

 

Bien.

 

Avant d’aller plus loin, j’aimerais ouvrir une parenthèse. Revenir une fois de plus à cette phrase-slogan répétée à tout-va, Language is a virus. Me demander une fois de plus de quoi elle parle. De quelle langue au juste. Petite plongée dans l’origine de notre conception occidentale de la langue. Petite parenthèse linguistique et historique qui permettra, je l’espère, de revenir, plus tard, par la bande, à WSB.

 

 

2. Une conception très occidentale de la langue

 

On pourrait se demander pourquoi l’essentiel des attaques de WSB et BG portent sur la langue écrite et non sur la langue en général. En quoi la langue écrite est-elle, en somme, « plus virale » que la langue en général. De quoi se libérerait-on, en somme, en attaquant de front la langue écrite plutôt que la langue en général.

 

Car, au travers de la langue écrite, à quoi s’attaque-t-on en fait ? Que cherche-t-on à bousculer ?

 

Notre conception de la langue, celle qui a souvent encore cours de nos jours, tire son origine de la Grèce Antique. Résumons à la grosse louche l’affaire. Pour les Grecs, la langue en général s’appuie sur deux pôles. D’un côté, et de façon essentielle, il y a les noms, la pure nomination : ceci est « une table », ceci est « un micro ». Ces noms ne sont pas une part du langage en tant que tels. Ils sont « juste » la condition nécessaire pour que du langage ait lieu. Il faut d’abord, en somme, connaître le nom des choses avant de parler. D’émettre des définitions, des hypothèses et des idées à propos de ces noms. D’un autre côté, il y a le discours, la mise en branle des noms par la grammaire, l’ordonnancement des propositions, des arguments et des phrases.

 

Ceci est valable pour la langue en général. Ceci ne s’applique pas à la langue écrite en particulier. Pour entrer dans la particularité de la langue écrite, il faudra introduire une distinction. Une différence claire entre la langue parlée et la langue écrite.

 

Dans L’interprétation, Aristote introduit une telle distinction. Nous parlons. Usons de la langue. Communiquons entre nous grâce à elle. Cela nous distingue des autres animaux. Non que cela nous rende supérieurs aux animaux, mais cela nous caractérise. Cependant, la langue écrite n’est pas la langue parlée. Ce qui est dans la voix est le signe des affections de l’âme et ce qui est écrit est le signe de ce qui est dans la voix, dit-il.

 

Il y aurait donc, d’abord, les « affections de l’âme ». Les remuements intimes. Les secousses. Les ondes intérieures. Puis, il y a parler. Le fait de parler. L’action de dire et d’énoncer. Les noms et les discours. Peu importe que nous les comprenions. Des humains peuvent parler en une langue étrangère qui nous est totalement inconnue. Nous reconnaîtrons, malgré tout, qu’il s’agit d’un langage. D’une langue intelligente. Intuitivement, nous entendons quelque chose dans les voix, les dialogues qui s’instaurent. Nous reconnaissons qu’il s’agit là d’être humains qui se parlent. Quelque chose de leur « âme » passe, malgré tout, dans la conversation. Quelque chose de présent dans les voix qui énoncent. Quelque chose dont les voix sont le signe. Puis, il y a la langue écrite. Elle-même signe de ce qui est dans la voix. Signe des « affections de l’âme » présentes dans la voix.

 

À première vue, on pourrait croire qu’il y a là comme une équivalence entre la langue parlée et la langue écrite. Pas du tout pourtant. À le lire de plus près, le texte d’Aristote instaure une subtile différence. Il dit : si ce qui est écrit – l’entièreté de ce qui est écrit – renvoie effectivement et totalement aux « affections de l’âme », l’entièreté de ce que dit la voix n’y renvoie pas. Il faut gratter la voix. Fouiller dans ce qu’elle dit pour y trouver la trace de cette chose, l’âme. Comme si l’écrit donnait un accès plus immédiat à ces « affections de l’âme ». Comme si la voix était toujours chargée de scories. Parasitée par on ne sait trop quoi.

 

L’écrit serait ainsi dans une plus grande proximité de l’essentiel. L’écrit ne permet-il pas, d’ailleurs, de perpétuer la voix ? Les paroles ? Ne permet-il pas de transmettre au-delà des aires et des époques ?

 

« Au commencement était le Verbe », donc. Oui mais le Verbe écrit, alors. Celui qui permet au mieux de transmettre l’essentiel. Celui qui se transmet de génération en génération. Celui qui fixe les lois. Les systèmes. Celui qui n’est pas volatil. Celui qui ne disparaît pas dans les airs.

 

C’est cela, ni plus ni moins, qu’attaquent en règle WSB et BG. Une conception de la langue très ancienne. Héritée de la Grèce Antique. Reprise par les pères de l’Église. Transmise depuis un petit paquet de siècles jusqu’à nos jours.

 

Bien.

 

Reprenons alors.

 

Tirons les conséquences de cette parenthèse pour notre feuilleton WSB (…)

(to be continued)

(générique de fin de l’épisode : Dead Souls by WSB, of course…)

Publicités

où, à la lecture de « chronique de l’ère mortifère » de frédéric baal, l’on se dit que, oui, la fiesta, on est pour

THEATRELABORATOIREVICINAL 1975

De Nouilleyork à Pâââris, vivement la fiesta !

Sur Chronique de l’ère mortifère, le nouveau livre de Frédéric Baal

Quoi quoi quoi ? Frédéric Baal vient de sortir un livre ? Un… roman ? Incroyable, ça ! Inattendu ! Ça faisait, quoi ?, 20, 22 ans qu’un ouvrage de Baal n’était plus arrivé sur les tables de nos librairies ! Et encore : à l’époque, c’était une toute mince placulette, consacrée à Reinhoud, sculpteur dessinateur estampillé « CoBrA » ! Toute mince et minuscule affaire après – déjà – une longue « disparition », « évaporation », « dispersion dans l’univers » ! Quelque chose d’écrit dans une langue très belle mais somme toute très sage – normal, c’était un hommage aussi, une façon de mettre en avant un sculpteur nettement moins célèbre que d’autres « CoBrA ». Mais, bon, une langue tout de même à mille lieues des sauvageries et autres zoulouteries qu’on aurait pu attendre de Frédéric Baal…

N’avait-il pas, tout jeune, navigué dans les eaux de l’art brut ? Été à l’origine avec, entre autres, Frédéric Flamand, son frère – oui oui, celui de la Compagnie du Plan K, puis de Charleroi Danse, puis du Ballet National de Marseille –, du légendaire Théâtre Laboratoire Vicinal, l’une des expériences les plus radicales des années 70 ? Un théâtre à proprement parler sans texte – mais pas sans langue –. Sans intrigue en tout cas. Sans « personnage ». Un théâtre de gestes, de rituels. Écrit dans une langue pulvérisée. En pulsions.

Puis, plus rien. Je veux dire : plus de livres. Des préfaces, je crois. Des articles aussi. Mais rien qui nous laissait présager ceci : Chronique de l’ère mortifère. Un roman, donc. Ou plutôt, un non-roman. Une non-intrigue. Avec quelques non-personnages. Un non-roman tout en langue. Comme du temps du Théâtre Laboratoire Vicinal, l’écriture de Baal « retourne » la langue. Nous montre son dos. Ce qui se passe derrière. Met en avant cet arrière-plan, arrière-fond de la langue que notre ère mortifère, pétrie de communication, de clarté, de slogans, de simplismes, de coups de bluff médiatiques, préfère taire.

chronique

Mais mais mais : un roman « non-roman », un roman sans intrigue et sans personnages, un roman tout en langue, ça doit être ennuyeux ! Mortellement ennuyeux, non ? Mais non mais non. Ce n’est pas parce qu’il n’y a ni intrigue, ni personnages, qu’il ne s’y passe rien. Au contraire. Le livre de Frédéric Baal est rigoureusement construit. Tout commence par une exploration minutieuse, descente dans un port en ruine. Abandonné. Désolé. À la merci du danger :

Aux approches de l’hiver. Ne pouvoir trouver le sommeil. Se relever. S’habiller à la hâte et sortir discrètement de chez soi. S’aventurer dans ce quartier peu sûr, vers la fin de la nuit.

Bassin à fond de vase où aboutissent des allées jonchées de rameaux, de brindilles et de feuilles mortes (…). Relever le col de son imperméable (…). Errer du côté des entrepôts. L’usine salissait l’eau de la rivière. Poissons infectés. Sols pollués. Pêche et jardinage funestes. Tumeur de l’estomac et cancer du poumon. Nettoyaient leurs installations et les oesophages des riverains. Comme si de rien n’était jusqu’à ce que rien ne soit plus. Vous avez des vapeurs ? Quoi ! vous iriez vous imaginer que vos troubles sont causés par nos vapeurs de chlore ? Une éruption de pustules sur tout votre corps le prouve assez. Nous fermons les yeux et vous les fermerons.

Longue descente réaliste, donc. Faisant peu à peu remonter à la surface les souvenirs. Les raisons du désastre : une industrialisation outrancière, sans scrupules, sans aucune attention aux conséquences. Promenade nocturne menant au Cabaret de la Belle Poule. Jadis si vivant. Accueillant un public choisi. Des nantis. Des pipoles, dirions-nous. Des gens bien vues. Montée, alors, des souvenirs. Défilé carnavalesque de ces figures qui comptent, nanas et gaillards imbus d’eux-mêmes. De leur puissance. De leur pouvoir. Ensuite, Frédéric Baal leur donne la parole. Laisse parler, dans de superbes monologues, une politicienne grotesque, caricature de Maggie Thatcher, et un président directeur général.

Leurs discours, mes amis, valent de l’or !

Il a fallu 15 ans à Frédéric Baal pour écrire cette Chronique. 15 années durant lesquelles Frédéric Baal a beaucoup lu, rencontré des experts. Des économistes. Journalistes. Sociologues et d’autres. 15 années durant lesquelles Frédéric Baal a noté, scrupuleusement, les outrances langagières, le mépris des nantis, des accros au pouvoir. La manipulation linguistique et le mensonge dont ils font montre quand ils cherchent à nous vendre leur daube – de belles paroles lénifiantes, vantant les mérites d’un système politique, économique et social, dont le but est, finalement, de se perpétuer. De faire en sorte que chacun reste à sa place. Joue son rôle attendu. Les nantis et les décideurs tirant les ficelles pour leur propre compte. Les crevards restant des crevards.

Il a fallu 15 années à Frédéric Baal pour organiser tout cela en livre. En littérature. Transformer ces « faits linguistiques », cette langue de « communication », en langue vivante. Carnavalesque. Criblée de jeux de mots. De lapsus révélateurs. De mélanges divers. Passant allègrement et sans effort du slang le plus trivial à des niveaux de langage hyper soutenus.

Chronique de l’ère mortifère, c’est cela en fait : les traces d’une aventure, les traces du combat, éminemment politique, d’un auteur luttant « avec les moyens du bord » et « sur son terrain de prédilection ». La langue. Cela ne débouche pas sur l’action concrète et réelle. Cela débouche plutôt sur un rappel : l’absolue nécessité de retourner les discours sur eux-mêmes. De montrer ce qu’ils ont dans le dos. De rappeler, encore et toujours, qu’une langue « communicante » est une langue close. Qui nous berne. Dont le but est, sans doute, d’asservir. De faire taire. D’empêcher en tout cas que de l’inattendu et de l’inouï surgissent. De garder les choses en l’état en somme.

Chronique de l’ère mortifère est composé de 7 parties. La dernière de ces parties est une véritable fête. Un carnaval linguistique où tout devient possible. Contraste absolu avec la visite du début du livre, l’exploration « réaliste » de la friche urbaine. L’on passe ici de l’anglais au français. De New-York à Paris. Du slang à la langue châtiée. D’un événement à l’autre. Fête où toutes les ressources de la langue pulsionnelle sont convoquées de façon toujours signifiante : jeux de mots, glissements sonores, métonymies, glissements drôles d’un niveau de langue à l’autre, répétitions, à peu-près. En extraire quelques lignes ? Oui mais cela ne rendra pas vraiment la beauté de l’affaire, l’extrême précision, le « cousu-main », de Frédéric Baal. Véritable maître ès écriture en flux. En flot tendu de mots.

Bref : pas d’extrait de cette ultime partie, celle où l’on fait la java, mais une invitation à la lire dans son ensemble, tout simplement.

Belle lecture à vous, amigos ! Et belle journée !

Frédéric BAAL, Chronique de l’ère mortifère, La Différence, 2014

où l’on reparle de « kaapshljmurslis » et donne à lire un inédit de l’affaire

(c) Lu Nan / Magnum Photos

(c) Lu Nan / Magnum Photos

« kaapshljmurslis » ? Pour rappel, « kaapshljmurslis » est un projet solo d’écriture et un projet duo d’enregistrement avec Xavier Dubois (guitare and noise). Pour rappel, « kaapshjlmurslis » est né suite à un proposition d’Isolat : faire une bande-son pour une exposition qui se tiendra d’avril à juin 2014 à l’hôpital psychiatrique du Beau Vallon, à Namur. On sera une septantaine à intervenir, patientes, personnel infirmier, artistes en tout genre. Les textes de « kaapshljmurslis » sont écrits à partir de mots et d’impressions laissés sur les murs vides d’un pavillon de l’hôpital, à partir de souvenirs, à partir d’impressions, sensations contradictoires, à partir de lectures diverses liées à « la folie simple et ordinaire » ou l’autre, celle qui nous fait basculer ailleurs. On pourra tout bientôt entendre à la radio (La Première – RTBF) dans l’émission « Par-Ouï Dire » des extraits de « kaapshljmurslis ». Ce sera le 24 ou le 31 mars, à 22 heures. Pour rappel, des pièces de « kaapshljmurslis » ont été enregistrées il y a peu par Gabriel Séverin. Un jour, ces pièces enregistrées (et peut-être d’autres) seront écoutables sur un CD ou sur le net. C’est notre souhait en tout cas. Peut-être y entendra-t-on, qui sait ?, la pièce dont voici le texte :

comment je suis arrivé ici ? = comment j’ai mis un pied devant l’autre ? = comment mes pieds et mes orteils se sont laissé faire ? = tu voudrais savoir comment j’ai commencé à vivre ici c’est bien ça ? = comment on commence à errer en bande et en troupeau = comment on devient des buffles sauvages = c’est bien ça ? = dans les dortoirs les réfectoires et les baignoires = comment j’ai personnellement commencé à prendre collectivement des repas et des bains = mais aussi comment j’ai commencé à perdre toute pudeur = à vivre nu du pied aux sommets de mes crânes = bien = tu veux le savoir alors ? = bien = alors je dis tout = je n’ai rien à cacher = je dis tout ce qu’on veut savoir = je n’arrêterai pas de le dire tant qu’on ne me demandera pas d’arrêter de le dire = la parole est faite pour être dite = la parole avance toute nue devant toi = la parole est sans pudeur elle se balade toute nue en bande et en troupeau de buffles sauvages dans les dormitoirs et les réfectionnons les territoires et les grandes baignoires pour ignares et elle avance transparente comme j’avance transparent comme une vitre translucide et lucide j’avance alors ici comme je suis c’est ça ce que tu veux ? = bien = alors = allô docteur j’ai dit et oui c’est moi il a dit et a bin tant mieux tant mieux alors si c’est vous j’ai dit c’était vous que je voulais avoir et je vous sonne et je vous ai comme le monde est bien fait de nos jours comme le monde est parfois bien fait je vous sonne et je dis allô docteur et c’est vous à l’autre bout du son j’ai de la chance vraiment je ne pouvais pas avoir plus de chance j’ai justement des choses à vous dire j’ai dit et dites alors il a dit et oui je les dis j’ai dit je me vois mal ne pas vous les dire j’ai dit je vous sonne pour vous les dire et comme le monde est bien fait de nos jours aujourd’hui je prends mon courage et je vous sonne et je vous ai au bout du sonore et du téléphonique et c’est bon de vous avoir docteur pour vous dire des choses et je vous dis les choses tout de go sans tourner autour du pot ou du poteau je vous dis docteur voilà j’ai une misère une toute grosse misère ou une petite misère je ne sais pas mais une misère voilà c’est dit et quel genre ? il a dit et ah des plus graves je pense j’ai dit je pense grave une petite ou une grande mais grave à très grave sans aucun doute j’ai dit ah bon ? il a dit et qu’est-ce qui vous fait penser grave ? et tout j’ai dit tout je ne vais rien vous cacher docteur = docteur il faut que vous sachiez = j’ai une petite misère à l’intérieur = depuis toujours j’ai une petite misère à l’intérieur = je pense l’avoir depuis toujours = je ne me souviens pas de ne pas l’avoir eue et ça vous tracasse ? et oui oui ça me pose du tracas et avant ? avant ça ne posait pas du tracas ? et non non pas de tracas avant et maintenant oui ? oui j’ai dit maintenant oui ça cause du tracas ça me travaille tout le temps l’intérieur c’est terrible comme ça me travaille à l’intérieur le tracas de la petite misère et bien je vois il a dit et docteur je savais que je pouvais compter sur vous et oui bien sûr il a dit et oui j’ai dit et avant ma petite misère intérieure ne se voyait pas vraiment à l’extérieur et je pouvais courir le monde sans crainte et personne ne voyait vraiment ma petite misère intérieure courir le monde sans crainte mais maintenant docteur maintenant j’ai peur ça se voit docteur et ah bien il a dit et ah non pas bien pas bien du tout docteur j’ai dit = tant que je gardais ma petite misère intérieure à l’intérieur oui c’était bien mais là là je ne peux plus la contenir là je fuis de partout docteur j’ai dit et je crois d’ailleurs que ça se voit dans mes traits ou dans mes yeux ou dans ma bouche ou dans ma façon de marcher et de mâcher les animaux du monde en petits bouts dans les rayons froid à grand froid des frigidaires du supermarché ou de l’hyper ou dans ma voix simplement dans ma voix quand je dis bonjour dans le bus ou dans la boulangerie je suis sûr ça se voit ça s’entend docteur je vous jure et je vois je vois il a dit et hop je suis entré ici = j’ai commencé à vivre ici = j’ai commencé à côtoyer les misères humaines misères toutes intérieures avant tout misères intérieures mais c’est bien nous vivons tout dehors et en bande et n’avons rien à cacher = c’est ça que tu voulais savoir ? = eh bien voilà c’est dit = tu sais = maintenant je n’ai plus rien à te dire = maintenant je peux me taire et je me tais zou = je suis à 2 doigts 3 quarts de l’explosion = je me rapproche dangereusement de l’explosion = puis j’explose = MAA = haha = j’aime faire la vache = j’aime beugler = je suis un buffle sauvage = je suis dangereux = je griffe et je mords = je pourrais tuer = je tue des animaux = je le fais pour manger = j’en suis désolé = j’ai honte = j’en pleure

 

où l’on incite à voir/écouter une anthologie d’art performance sur le net

bauhaus

Disons-le de suite : les anthologies et les florilèges ne sont pas ma tasse de thé. Cette anthologie d’art performance a toutes les qualités et tous les défauts d’une vraie et belle anthologie : des choses manquent à l’appel, des choses sont présentes on se demande bien pourquoi, mais mais mais ne boudons pas notre plaisir… Rare de trouver réunis en un seul site autant d’enregistrements audios et vidéos couvrant l’ensemble de l' »histoire de la perf »… De la reconstitution d’un cabaret dada ou d’un spectacle total du Bauhaus à la prière punk des Pussy Riots, il y en a pour toutes les époques, en effet, pour tous les genres, pour tous les goûts… Et puis et puis : une petite vidéo de perf tous les soirs avant d’aller faire dodo, ça ne doit pas faire de mal, je pense, non ?…

En tout cas, c’est à voir et à écouter ici. Merci à Three Rooms Press d’avoir signalé l’existence de cette page.

où l’on vante « sunset gluts », dernier album solo (en date) de xavier dubois

 xavier_dubois

Xavier Dubois est guitariste. Et ukuleliste. Il oeuvre au sein du trio Y.E.R.M.O. comme guitariste. Pas comme ukuleliste. Comme guitariste bruitiste. Créant des drones. De subtiles couches aussi. Guitare à plat. Sur une table peuplée de petits objets. Puis, entre deux disques, deux concerts de Y.E.R.M.O., Xavier Dubois explore d’autres voies. Explose dans Ultraphallus. Groupe à gros sons. Y oeuvre comme guitariste. Pas comme ukuleliste. Y crée des murs de sons. Riffs de guitare qui tuent. S’y permet même quelquefois des solos décalés. « Électro-acoustiques », je dirais. Pour faire vite. Pas du tout le genre du groupe en tout cas. Ni de son public.

Mais Xavier Dubois est un infatigable curieux. Un superbe touche-à-tout. Jamais rassasié. Toujours avide d’explorer d’autres voies. D’autres pistes.

Sunset Gluts est son dernier album solo. Il y est guitariste ET, cette fois-ci, ukuleliste.

Xavier Dubois ? Je l’imagine le soir après le travail. Ou dans les périodes creuses entre les concerts et les tranches de studio. Il fait nuit noire. Il y a la guitare et le ukulele. Il y a tous ces sons possibles à tester à la guitare. Et toutes ces micro-mélodies qu’ils génèrent. Font exploser dans la tête. Tout ce plaisir à inventer mélodiquement de micro-histoires. De micro-bandes-sons pour courts métrages virtuels. Et tous ces autres styles si tentants. Impossibles ou peu possibles dans Y.E.R.M.O. ou dans Ultraphallus. Des espèces de vieux blues déjantés. Des picking à la Ribot. À la Tom Waits. Des espaces et des croisements de genres. Des trucs pas possibles à faire avec les doigts. Très techniques. Des volutes toujours sensibles pourtant. Et le ukulele. Le plaisir de découvrir. D’explorer ce nouvel instrument. Le plaisir de composer un peu, déjà, pour ce nouvel « ami ». Se perdre ainsi avec joie dans des territoires inconnus.

Sunset Gluts ? Un disque intimiste, donc. Xavier Dubois y est généreux. Nous ouvre en grand la porte. Sans chichis et sans esbroufe. Nous livre 16 morceaux, 16 « petites mélodies » et « atmosphères bruitistes ». En « toute simplicité ». Un disque à coeur et bras ouverts, quoi.

Sunset Gluts est à écouter ici.

sunset_gluts

où, à lire Andrea Inglese, on se dit que, oui, peut-être, quelquefois, la langue poétique est une langue qui résiste

(c) Nazione Indiana

(c) Nazione Indiana

 

Quoi de plus absurde que l’administration ? Son art, sans nuance, de nous balancer dans des méandres, des labyrinthes sans fin, réduisant notre existence à quelques réponses rapidement griffonnées dans un formulaire, supposé nous cerner, saisir notre profil, notre personnalité, que sais-je encore ? Comment résister à cela ? À cette machinerie, infâme broyeuse, supposée « nous aider «  sachant, en tout cas, mieux que nous ce qu’est la vie, n’est-ce pas, de quoi est faite l’existence humaine ?

 

Sorti en novembre dernier, Lettres à la Réinsertion Culturelle du Chômeur apporte son point de vue singulier sur l’affaire.

 

À la lecture de ces poèmes, on devine en filigrane une situation fictionnelle : un jour, le chômeur-épistolier a eu maille à partie avec l’administration. Celle-ci lui a sans doute proposé un réinsertion socio-professionnelle en bonne et due forme. Laissant sous-entendre que, voilà, c’est ça l’existence, la vie humaine : être inséré dans un tissu social et professionnel. Le reste, les questions qu’on se pose sur la vie, l’amour, la mort, ce qui nous pousse malgré à continuer, l’espérance, quoi, malgré l’angoisse, oui, tout le reste, n’étant que billevesées, fatras inutile, ou que sais-je encore ?

 

Andrea Inglese ne nous propose, de ce jeu fictionnel, que les lettres du chômeur. Et quelles lettres ! Un régal d’humour. D’ironie. Une façon de ramener dans les courriers officiels le hors-cadre, hors-sujet. De donner la parole à ce qui excède et ne rentre décidément pas dans la définition de l’existence telle que prônée par l’administration. L’administration est une machine ? N’a pas de visage humain ? Qu’importe ! Les lettres du chômeur feront comme si. Ne commencent-elles pas toutes d’ailleurs par cette formule humaine, si humaine : « Chère Réinsertion Culturelle du Chômeur ». Comme si, derrière cette affaire administrative, purement administrative, il y avait, en définitive, une femme. Un être humain. Quelqu’un de sensible. Quelqu’un qui, comme vous, comme moi, s’interroge sur le sens de la vie. Est traversé par ces questions, grandes questions, grandes affaires de la vie.

 

Cela donne, par exemple, ceci :

 

Chère Réinsertion Culturelle du Chômeur,

 

que je sois malade, ou que je l’aie été, malade, ou que je puisse

sous tes yeux, ou sous les miens, portant ce que je porte,

(un genre de chaussure noires à lacets)

 

tomber malade

 

je le considère de la plus avérée

improbabilité.

 

Et pourtant j’existe,

 

avec cette santé vacillante, encore une fois,

faisant confiance à mes mollets,

aux deux talons, aux ongles qui poussent,

j’existe : comme la poussière, les pommades, les armoires

à détruire et à brûler, les couvercles en fer blanc

qu’on jette en l’air.

 

C’est de cette existence que je pourrais te parler,

de son imprécision

mais aujourd’hui je ne suis pas en mesure, pas comme ça,

 

pas avec cette distance

que de nouveau

sans sourire

tu glisses entre toi et toi.

 

Mes cahiers de poèmes constituent la seconde partie du recueil. L’humour d’Andrea Inglese fait mouche à nouveau. Me plaît énormément ce regard décalé sur les choses, comme si Andrea Inglese ne regardait pas les êtres et le monde bien en face, mais 5 cm à côté. Comme si ses poèmes étaient, en somme, des descriptions, de simples descriptions, des choses et des êtres vus depuis ce point de vue singulier.

 

D’ailleurs, à bien les lire, ces poèmes ne sont pas des poèmes mais des descriptions de poèmes que nous n’avons pas sous les yeux. Tous suivent en effet le même canevas que celui-ci, commençant tous par le même vers :

Dans ce poème

je suis sans regard

pourtant je complète la feuille et la signe

réussis à répondre au téléphone

je suis sans cerveau mais je cours vers la sortie

parfaitement ponctuel

même dans le garage je fais de l’espace

utilisant tout mon corps

les passants me regardent avec approbation

complètement privé de regard

je prends l’ascenseur et poursuis une femme

me laisse présenter au responsable

je lui serre la main sans cerveau

il me regarde content

 

 

Poème comme un écho, bien sûr, aux lettres du chômeur.

 

 

ANDREA INGLESE, Lettres à la Réinsertion Culturelle du Chômeur, NOUS, coll. disparate

 

 

 

où l’on dit son bonheur d’écouter babils et WAH !

wah.babils

Babils est un collectif de musiciens improvisateurs basé à Bruxelles. Babils se situe à la croisée des chemins. Mieux : Babils invente des carrefours sonores. Des rencontres non planifiées entre le jazz le plus free, le rock le plus déjanté, la musique du monde, et l’invention débridée.

Babils ? Ça parle, joue de la trompette comme un éléphant, produit des lignes de basse qui tuent, des riffs de guitare incendiaires, frappe à tout va sur ses peaux. Babils ? C’est survitaminé, bourré d’énergie et en même temps très zen. Très serein. Babils se réunit et joue régulièrement au Laboratoire Central, studio d’enregistrement, centre névralgique, où Babils improvise à chaque fois ses sessions. Et – ô chance, ô bonheur – parfois s’enregistre.

WAH !, le court CD qui vient de sortir, est issu de ces sessions improvisées. Résultat d’une journée d’impros, WAH ! est plus qu’un témoignage, plus qu’une trace d’un travail collectif entamé maintenant il y a bien des années : WAH ! se fout des modes et du qu’en-dira-t-on, WAH ! est un objet qui rappelle de façon ô combien jouissive que créer, inventer, c’est un état d’esprit, une disposition qui se cultive au jour le jour. En toute liberté. Et dans une grande joie.

WAH !, ça s’écoute ici un peu. Ça s’écoute beaucoup chez soi ou dans sa voiture. WAH !, c’est court, c’est quatre morceaux mais WAH!, c’est un grand disque.