où l’on présente un peu « quarantaine », dernier recueil en date d’elke de rijcke

(c) Florence Trocmé

(c) Florence Trocmé

BLUETTES DE HAUTE VOLTIGE

Qu’ont donc en commun Marguerite Duras et Elke de Rijcke ? Pas grand chose. Si ce n’est un goût prononcé pour la bluette et une facilité déconcertante à transcender ce genre un peu nunuche pour nous transporter, nous, lecteurs, dans les affres des coeurs qui battent et des corps qui s’épient. Pour le reste, rien à voir. Elke de Rijcke pratique une poésie hypersensible, de « constat », exigeant de lire lentement. Poésie « sans gras ». Sans un mot de trop. Mais généreuse. À coeur ouvert. Toujours au service de l’objet autour duquel elle tourne.

c’est par la main gauche que je vous tiens. // j’ai l’instrument à présent. // mon index est prêt à lever la détente. / voici : je viens vous le donner. // il est tard. // pour plus tard le coeur n’est-ce pas ? // mon âme refroidit. / vous ne savez plus bouger en moi. // vos cordes vous serrent le diaphragme. / bientôt c’est vos reins qui vous épèleront votre marge. // regarde, lui, votre sexe, centrifuge. // lui, vous : couchés.

Dans Västerås, son précédent recueil, Elke de Rijcke nous livrait le journal d’une désémancipation. Où l’on pouvait lire en filigrane la fin d’un amour, la dépression qui lui fit suite, puis la remontée possible.

Quarantaine poursuit dans la même veine. Nous donne à lire deux journaux. Celui d’une amitié et celui d’un amour rance. Ou, si l’on veut, celui d’une rencontre qui aura lieu par la parole et par l’âme, non par les corps. Puis celui d’une autre rencontre qui aura lieu par la parole, à nouveau, et par les corps, mais non par l’âme.

d’une façon plus que générale, j’avais commencé / à faire un pas dans ta direction. // j’étais l’offrande de tes pieds qui se déplaçaient jusqu’à toi. // il me suffisait que tu parles pour m’entraîner. // je t’étais offerte au-delà de moi-même, transportée par tes lettres. // (…) // je te lisais dès une soif et t’ouvrais en solitude ma bouche. // tu m’accompagnais jusque dans ma nourriture. // je ne goûtais que toi et me posais la question / à quoi tenait ton élixir. // (…).

Dit comme cela, on pourrait penser qu’Elke de Rijcke a écrit, avec Quarantaine, une espèce de confession. Quelque chose comme des intimités dévoilées. Et, oui, bien sûr, il y a de cela. Si ce n’est que les « scènes », le « cinéma », c’est le lecteur qui se les fait. Se les projette. Imagine. Elke de Rijcke nous donne tout autre chose.

La force de son écriture tient à sa capacité à prendre place, rigoureusement, du côté des remuements, des grands et petits chocs intérieurs, des sensations furtives à peine ressenties, des pensées tout aussi fugitives qu’ils suscitent.

Ici, une âme parle et un corps dit ses élans. Âme, corps, parole. Trois mots qui pourraient être comme un sésame. Une clé nous permettant d’entrer dans une poésie pas si évidente que cela. Une poésie qui pourrait aisément botter en touche des lecteurs trop pressés. Ou, en tout cas, peu préparés à suivre ce qui, peu à peu, naît ici. Cette espèce d’envoûtement. Cette belle plongée intime. Cette rencontre forte avec une poète qui, sans fard et sans tourner autour du pot, nous donne à lire une part très personnelle de son intériorité.

image-quarantaine

Je pense ceci : pour qu’une telle rencontre advienne, il faut lire Elke de Rijcke lentement et à haute voix – bien que pas trop forte –. Faire ainsi passer cette parole dans nos corps. Par nos propres voix. Nos silences. Nos inflexions et intonations. Donner ainsi à cette parole une chance supplémentaire de nous parler. De nous toucher, corps et âme.

Comme Västerås, Quarantaine est un grand recueil. Un livre sur lequel il y aurait beaucoup à dire. Un livre conciliant – chose rare – belle recherche formelle et expression de soi ; accessibilité – quoi de plus commun qu’un bluette ? – et formulations fulgurantes, montages désarçonnants ; intériorité et extériorité, évocation du paysage marin, par exemple, de la digue où les amis se rendent, en début de recueil :

que du dos d’abord le pays. // au plus rectiligne expire votre vert régulier qui barre. // du noyé vous êtes le large, / les épaules et les omoplates, sans tête. // (…) // vous nous enlevez la vue, de quoi donc êtes-vous faites ce matin ? // vous paraissez d’un vert limpide. // et à droite toujours, le long de ma voiture solitaire, / amas de gorge compacte // (…).

Un livre exigeant, donc, mais qui prend soin de son lecteur. Qui, en tout cas, fait tout ce qu’il faut pour que la rencontre ait lieu.

Elke de Rijcke, Quarantaine, Tarabuste éditeur

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où l’on se penche sur « art farouche », de serge delaive

Serge_Delaive

LE POÈME ? UN ART FAROUCHE POUR ÊTRES LIBRES ET SAUVAGES

  • Le poème ne se situe pas / dans la tension entre la forme et le fond / pas plus que dans les centaines de théories / montées de toutes pièces aussitôt détruites / car toujours le poème s’échappe / et se multiplie à l’infini / (…) / puis il revient simplement là / quand tu le convoques / à ta manière sur la page.

Très tentant de lire les poèmes d’Art Farouche comme les pièces d’un puzzle par lequel Serge Delaive nous livrerait son art poétique. Un art éminemment pratique. N’ayant que faire des « débats d’école », des « chapelles esthétiques ». Un art « spontané » nourri par les expériences. Serge les convoque toutes. Du moins toutes celles qui comptent. Celles acquises lors de ses nombreux voyages jouxtant la mélancolie, le mal de vivre, cette terreur qui s’incruste et pourrit l’existence dans nos environnements urbains. Celles des marches légères dans les montagnes, les étendues blanches, quand la splendeur du monde nous rappelle combien nous sommes minuscules et nos préoccupations dérisoires, jouxtant les engourdissements, les recroquevillements et le vide qui parfois se fait en nous. Le grand plaisir des rencontres. Des échanges sans falbalas, sans fard.

Tout cela se suit et nous emporte, nous, lecteurs, dans un beau désordre, beau chaos d’idées et de sensations, d’images sensibles et sensuelles. Chaque poème se déroulant en une fois sur la page, sans à coup, sans rupture. Toute la force des poèmes de Serge tient peut-être à cela : leur effet d’emportement, leur capacité à nous tenir en haleine, en suspension. Les livres de Serge, romans, recueils de poèmes, récits de voyage, ont cette qualité rare : à les lire, il y a ce plaisir, grand plaisir, cette sensation de retrouver un ami très cher qui, de loin en loin, nous fait part de ses « aventures ». La rencontre fortuite avec un ancien condisciple de classe. Les cauchemars et les rêves rapportés comme des mythes anciens. Les déboires des voyages en train du temps de la grande adolescence. Les instants que l’on vit et qui soufflent sur nous comme une brise printanière. Etc.

Bien sûr, chacun, chacune, selon ses attentes, sa sensibilité, trouvera tel poème plus réussi que tel autre. Telle thématique plus faible que telle autre. Mais qu’importe. Il y a, dans les poèmes de Serge, un souffle, « une brise tiède qui nous traverse », une qualité de « présence », une faculté de nous happer. De parler sans détour à cette part de nous-mêmes, indomptée, indomptable. À cette part toujours là pourtant, malgré tout. Tout ce qui nous lie et nous empêche d’exister. D’être ce que nous sommes. Des êtres fous et flottant dans le vent. Des êtres farouches. Libres et sauvages. À multiples dimensions.

ART FAROUCHE, de Serge Delaive, éditions de la Différence, collection Clepsydre