où l’on parle du nouveau roman de charly delwart et du monde à réinventer

LÀ OÙ DES CHOSES NOUVELLES PEUVENT AVOIR LIEU

(article écrit pour « Le Carnet et les Instants« )

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(c) AP photo / Lefteris Pitarakis

Ce n’est un secret pour personne – ce serait même enfoncer des portes grandes ouvertes – : nos mondes sont en mutation. Nous donnent parfois – souvent – l’impression de vivre dans une époque au bord du gouffre, où tout s’effondre, nos croyances et aspirations collectives, nos façons de penser l’État, le « vivre ensemble », notre confiance jusqu’alors, disons, aveugle dans nos institutions sociales, politiques, économiques, judiciaires, etc.

Et quoi que tu fasses, jeune homme, quoi que tu dises, jeune fille, l’actualité te rattrape, se rappelle à ton souvenir. Te dit l’urgente nécessité qu’il y a, probablement, à rebattre les cartes, à repenser le monde comme il va. Des livres nous parlent déjà de l’après. Nous sortent la tête du guidon. Nous invitent à voir que, déjà, autour de nous, il y a des gens, des communautés, un peu partout dans le monde, qui repensent la vie, organisent, en dehors de tout parti, de façon très pratique, au quotidien, la vie de tous les jours.

Chut, dernier roman en date de Charly Delwart, est l’un de ces livres. Je le place, en tout cas, dans ma bibliothèque personnelle, aux côtés d’À nos amis du Collectif Invisible, des Années 10 de Nathalie Quintane, des livres de John Holloway et de Bernard Aspe. Chut, c’est l’histoire de Dimitra, une Grecque d’aujourd’hui. Son corps bouge. Change. Passe de l’enfance à l’adolescence. Ce corps en mutation vit dans la Grèce d’aujourd’hui. Pays en mutation. Pays sommé de rendre des comptes. Courber l’échine. Se plier aux diktats du FMI. De l’Union Européenne. De la Banque Mondiale. Pays laboratoire où, vaille que vaille, des gens résistent. Le font savoir sur les murs. Laissant partout des graffitis. Des mots comme des actes de résistance contre une situation qui n’est ni désirée, ni désirable. Des mots laissés par des gens désireux d’autre chose. D’un autre monde. Plus juste et équitable. Où l’on repartirait de zéro. Repenserait la vie de façon très pratique. Si besoin, en se passant des structures existantes.

Dans cette Grèce d’aujourd’hui – mais ce pourrait être l’Espagne, le Portugal, l’Italie, le Chiapas –, Dimitra prend une grande décision : se taire. Ne plus ajouter de mots aux bruits du monde. Son souci ? Aiguiser son regard. Se taire pour mieux observer les mutations de son corps. Mieux noter les signes de résistance que sont, pour elles, les graffitis. Ils fleurissent nombreux dans Athènes. Mieux saisir, également, les relations familiales, l’amour de ses parents qui s’étiole, le divorce qui se profile, peut-être, à l’horizon. Se taire, donc, tant que les situations ne s’éclairciront pas. Tant que des signes tangibles d’amélioration ne seront pas visibles. Son but ? Écrire ce qui vaut la peine d’être écrit, trouver une façon d’écrire à la hauteur de l’époque. Se doter d’un projet d’écriture efficace, susceptible de toucher ou de retenir, fût-ce durant une minute, l’attention des passants, des messieurs et mesdames tout-le-monde emportés, comme Dimitra, dans les tourbillons actuels.

Les grandes forces de Delwart ? D’abord, mêler joyeusement et habilement ces trois fils rouges, ces trois « crises ». Glisser de l’une à l’autre tambour battant. Ensuite, nous faire sentir à quel point tout ceci, toute la démarche de Dimitra, tout son projet, est « expérimental », relève de l’invention : non, il n’y aura pas de retour en arrière ; non, la Grèce – le monde ? –, le corps de Dimitra, la famille, ne pourront plus être comme avant ; oui, tout est devant soi, à inventer, au jour le jour. À condition, toutefois, de se doter d’un sens. Une direction. Une démarche à suivre. Les graffitis fleurissent. Intriguent Dimitra qui s’essaie, à son tour, maladroitement d’abord et la peur au ventre, à laisser ci et là des phrases, des mots sur les murs. Très vite, Dimitra note que, non, on ne graffe ni n’importe quoi, ni n’importe comment. Il faut que cela fasse sens. Au moins pour soi.

Voilà pourquoi Dimitra laisse des phrases du passé, par exemple. De la Grèce antique. Phrases de Platon. D’Aristote et ses potes. S’invente ainsi un avenir relié au passé. À ce qu’elle trouve, personnellement, de meilleur dans le passé.

Chut est un roman où l’écriture, l’acte d’écrire, est au centre. Au-delà des expériences de Dimitra, difficile dès lors, il me semble, de ne pas y lire les préoccupations de Delwart : quelle écriture aujourd’hui, pour quel monde, quel avenir, quels gens ?

Aucune réponse, bien sûr, à l’issue de Chut : tout reste encore à inventer.

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CHUT, Charly Delwart, Le Seuil