où l’on donne à lire 2 ou 3 réflexions après la présentation de « tout autre chose » à namur

Petites réflexions, à la volée, suite à la première rencontre « Tout autre chose », à Namur. Petites idées, envies, etc., venues après coup, bien sûr. Comme toujours. Petites questions, livrées en vrac, à destination de ceux et celles qui étaient là hier, à destination des autres aussi, ceux de Bruxelles, Liège et d’ailleurs…

 

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Pas question, donc, ici, de refaire l’historique, ni de la soirée, ni du mouvement. Pour ce faire, les curieux et les curieuses se reporteront au site « Tout autre chose ».

Juste noter, donc, ce qui, le jour d’après, me vient en tête. Noter ces choses, sans hiérarchie, mais néanmoins selon certaines balises. Commencer par celle-ci :

 

POLITIQUE

Lors de la soirée, Réné Georges énonce les 10 balises du mouvement. Les cite juste sans entrer dans le détail : « Nous voulons une société : démocratique – solidaire – coopérative – écologique – juste – égalitaire – émancipatrice – créative – apaisée – réjouissante ». Un de mes voisins rétorque ensuite à peu près ceci : « Ces balises n’ont rien de neuf. Les libéraux et les socialistes signeraient en dessous à deux mains ».

Sauf que.

À lire le détail de ces balises, aucun libéral, aucun socialiste ne signerait en dessous. Personnellement, je vois, derrière le détail de ces balises, des racines très précises. Une réelle philosophie politique. Très à gauche. Des racines dans la gauche radicale. Dans l’anarchisme. Le zapatisme. Et au-delà. Par au-delà, j’entends : Issues de sphères que je ne connais pas bien, dont j’ai, jusqu’ici, peu ou mal entendu parler. Des sphères de chercheurs, penseurs politiques, qui ne se situent dans aucun particularisme, aucun mouvement en -isme.

Je pense alors ceci : Lors de la soirée, nous n’avons pas abordé les « racines », les « origines » de ces balises. Pas de raison, pourtant, d’avoir honte de ces « origines » : Toutes ces sphères, cercles d’actions et de pensées, sont des forces vives, proposent des pistes d’actions et de pensées pour aller voir ailleurs, vivre concrètement « tout autre chose ». Proposent aussi une critique réelle et radicale de nos sociétés occidentales. De nos façons de vivre et de penser l’économie. De nous soumettre aveuglément à la pensée dominante. Celle du capitalisme à tout crin. Usant d’une logique qui nous déshumanise. Nous machinise. Fait de nous des pions interchangeables. Gommant nos particularités. Se fichant bien de nos états d’âme.

Je pense encore ceci : Il n’y a pas à attendre de la logique dominante une remise en cause ou en question de nos sociétés. Pas de raison de croire que, par grandeur d’âme, ou bien prise de remord, elle se mettrait, tout à coup, à changer de cap. Pas de raison de croire qu’une critique de cette logique est à attendre des partis, des hommes et femmes politiques, des structures syndicales ou autres. Ces partis, hommes, femmes, structures, etc., fonctionnent dans l’idée que nos sociétés sont là pour toujours. On peut négocier, tenter d’aménager les choses, de ménager les susceptibilités. Bon an mal an, on continue ainsi à vivre selon cette logique dominante, qui n’est jamais réellement remise en cause.

Je pense alors ceci : Une critique de cette logique ne peut venir que de l’extérieur. De pensées résolument venues d’ailleurs. D’autres points de vue. Les 10 balises y font, je pense, écho.

Je pense ensuite ceci : La philosophie politique ayant donné naissance à ces balises est à partager. À discuter. À mettre à la disposition de ceux et celles qui désirent réellement « tout autre chose ». Je reviendrai plus bas sur les raisons qui me font dire qu’il conviendrait, je crois, de partager largement cette philosophie politique.

D’abord, des détours. D’autres échos de cette soirée.

 

ACTIONS DIVERSES

Lors de la soirée, il y a eu tous ces témoignages. Toutes ces personnes, notamment, qui ont pris la peine de nous exposer leurs actions, leurs réflexions. Il y a eu de tout : Cette dame au chômage qui organise deux fois la semaine, en matinée, une distribution de café sur les places de la ville ; cette dame venue de Flandre nous parler de l’allocation universelle ; cette dame nous disant combien elle se sentait perdue, ne sachant comment se mettre dans l’action, se mettre dans l’agir ; ces syndicalistes nous disant combien la lutte ne tiendra pas si elle se contentait d’actions « bisounours » ou nous rappelant combien il est important de ne pas perdre de vue le fait de lutter contre tout type de pouvoir ; ces messieurs nous disant combien il serait important d’apprendre à baliser les discussions, d’apprendre comment faire émerger des choses d’une discussion collective, sous peine de perdre l’élan, l’énergie mobilisatrice ; cet homme qui nous disait combien, pour lui, la question fondamentale était la démocratie, à repenser, réinventer ; cet homme pour qui il était important que Namur se dote d’un lieu de rencontre, point de partage, où chacun viendrait, librement, échanger son point de vue, discuter ; cette dame nous exposant sa lutte contre le traité transatlantique, etc.

Je pense ceci : Ces luttes sont très diverses. Peut-être n’est-il pas important de réellement les fédérer. Peut-être vaut-il mieux les laisser être, agir à leur guise. Peut-être qu’ainsi elles seraient d’ailleurs plus efficaces. Plus vitales.

Je pense ensuite ceci : Derrière toutes ces luttes, il y a un « ennemi commun ». Une logique mortifère à l’oeuvre. Peut-être que ce qui nous a tous rassemblés hier soir, associations, quidams, curieux, curieuses, c’était la perception diffuse de cet « ennemi commun ».

Je pense alors au jeu de go, ce jeu d’échec japonais. Le but en est de se bâtir des territoires. Il convient, pour se faire, d’user de tactiques et de stratégie. Les tactiques, ce sont les luttes au corps-à-corps. La stratégie, c’est ce qui coordonne ces luttes éparses. Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire ? Peut-être ceci : nos luttes pour sauver les arbres d’un parc, nos luttes contre l’austérité, pour sauver nos emplois, nos luttes contre les exclusions du chômage, nos envies de manifestations collectives et ludiques, de défilés festifs, etc., sont des luttes éparses, diverses, au corps-à-corps. Elles manquent encore, je crois, d’une stratégie. D’une logique qui insisterait sur la continuité de ses luttes. D’une pensée qui, réellement, les rassemblerait.

Prenons deux exemples : La campagne d’affichage et de photographies devant les CPAS à l’occasion de la lutte contre les exclusions du chômage ; le désir d’une parade festive. Deux actions très concrètes. Percutantes. Médiatiques. Etc. Deux actions qui montrent et disent parfaitement nos désaccords. Nos envies de « tout autre chose ». Deux actions qui sont des luttes, très concrètes, au corps-à-corps, contre les décisions d’un gouvernement très à droite. Pour moi, y manque pourtant quelque chose. Une logique. Une cohérence. Une philosophie politique.

Je pense ceci : Les actions envisagées sont spectaculaires, affichent clairement nos refus. Sont de l’ordre d’un « non » salutaire et essentiel mais ne disent rien de « tout autre chose ». Ne renvoient pas, a priori, à une logique de société « autre ». Les actions envisagées valent pour elles-mêmes. Ne renvoient pas, a priori, si l’on se borne à entendre ce qu’on en dit dans les médias, à une stratégie visant à mettre en place « tout autre chose ».

Dit autrement : Si les discours qui accompagnent nos actions se bornent à dire que nous voulons « tout autre chose », si les discours qui accompagnent nos actions ne démontent pas la logique dominante, ne cherchent pas à dire une logique « autre », nos actions seront toujours en retard. Des coups « après coup ». C’est « après » les déclarations du gouvernement d’exclure massivement du chômage que nous réagissons. C’est « après » la divulgation des négociations sur le traité transatlantique que nous réagissons. Etc. Nous avons souvent un ou deux coups de retard.

Je me demande : Est-il possible de concevoir des actions, d’agir, à l’avance ? De devancer « l’ennemi commun » ? De ne pas être dans son sillage mais devant lui ?

Je pense alors ceci : Je vois derrière nos balises toute une philosophie politique. Toute une façon de concevoir la lutte. Une réelle stratégie. Il me semble important de partager cette stratégie. Qu’elle nous fournisse les arguments pour défendre et présenter nos actions dans les médias. Pour faire en sorte que nous ne soyons pas constamment à la traîne.

Je crains en effet ceci : À force de courir derrière, nous risquons fort de ne jamais parvenir à « tout autre chose ».

 

DES LIVRES

Je pense alors ceci : Fin de l’année, j’aurai 50 ans. Il m’aura fallu attendre tout ce temps pour réfléchir, un peu, au monde dans lequel nous sommes. Oser enfin penser et dire que tout ceci, je n’en veux pas. Je commence seulement à lire des ouvrages traitant de tout cela. De cette philosophie politique. Je n’ai aucune expérience syndicale. Aucune expérience de parti. Je suis foncièrement et obstinément un loup solitaire. Mais je peux penser. Je peux dire que je pense. Je peux partager mes pensées. Les donner à lire ou à entendre. Je peux dire aussi qu’il existe aujourd’hui des livres essentiels pour penser le monde. Trouver une stratégie. Inventer ou réinventer une philosophie politique. En voici quatre :

À nos amis, du Collectif Invisible

Crack Capitalism, de John Holloway

Comment prendre le pouvoir (sans prendre le pouvoir), de John Holloway

La vie sur terre, de Baudouin de Bodinat

Nul doute : il y en a beaucoup d’autres. Certains du sous-commandant Marcos sont les prochains sur ma liste. L’un ou l’autre de Jérôme Baschet également. À suivre, donc…

où l’on termine joyeusement notre visite de 5 jours dans la « conquête du pays ugogo »

(c) patrice masson

(c) patrice masson

Bon. Voilà. Ça se termine. 5e jour. 5e paragraphe de Conquête du Pays Ugogo. D’autres extraits, d’autres paragraphes paraîtront ailleurs. En revue papier ou sur le net. Des extraits mis en voix et en musique sont prévus. Ils seront écoutables une fois qu’ils seront prêts. Cela devrait se faire au cours de l’année. En attendant, voici les liens pour voir/lire les autres jours et paragraphes :

Jour 1 – Paragraphe 1

Jour 2 – Paragraphe 2

Jour 3 – Paragraphe 3

Jour 4 – Paragraphe 4

(…) puis : « Allons », j’ai pensé, et : « Laissons », j’ai pensé, puis suis allée, dans la cuisine, devant frigo frigidaire, et j’ai laissé derrière, dans l’escalier, les douches communes, les paroles inadéquates, puis ai ouvert en grand frigo frigidaire, et j’ai vu ce qu’il manquait en grand, dans frigo frigidaire, tous les oeufs, tout le lait manquant en grand, toutes les sardines en boîte manquant en grand, et, accroupi, dans la cuisine, devant frigo frigidaire ouvert en grand, j’ai noté, scrupuleusement noté, dans mon carnet, tout ce qui manquait en grand : « Aujourd’hui, 24 12 13 mauvais mars 2000 doux : lait + oeufs + sardines à l’huile = ce qui manque en grand très grand, aujourd’hui, dans frigo frigidaire. Ne pas oublier de pallier. Ne pas oublier de remédier. D’aller faire un tour. De palper les pis dans les prés. De palper, à l’aveuglette, les nids de paille des poules. De pincer, discrètement pincer, nos nez à la pêcherie. Au retour, ne pas oublier les remèdes, les pilules et les sirops pour la toux. Au retour, ne pas oublier de torcher le chien Jupiter. De passer son dos à la paille. Puis, le soir, ne pas oublier d’essorer au torchon ses papattes, ne pas oublier d’épouiller la hyène Mercure. Quand ils rentreront le soir. Quand ils voudront se chauffer. Dans le dortoir. Près du poêle. À proximité des soupes de haricots. Des bouillis mis à bouillir. Des viandes qui grillent. Ne pas oublier la paperasse, les factures de gaz et d’électricité, déposées sur le coin de la commode, les factures d’eau et de chaudière, punaisées au tableau de la cuisine. Car, aujourd’hui, 24 2 fois 2 mars, en matinée, il convient de ne rien oublier. En soirée, il convient de noter, scrupuleusement noter, tout ce qu’il y aura à faire, à fabriquer, à inventer, tout ce qu’il y aura à scier, raboter, dépecer et percer, tout ce qu’il y aura encore à faire, quand toute la bande dormira, se reposera ou se distraira. Négligera de penser un peu, ou beaucoup beaucoup, à toute cette vie rangée, à toute cette vie manquée, à tout ce qui nous manque dans cette vie, à tout ce que nous pourrions avoir si nous pensions un peu, parfois, ou beaucoup beaucoup », puis j’ai pensé à ranger mon carnet dans la poche gauche de mon cache-poussière bleu et rose et j’ai glissé derrière mon oreille droite mon crayon pointu, taillé, patiemment taillé en pointe, à la lime à ongle, au beau couteau suisse.

D’autres extraits et états antérieurs du manuscrit sont lisibles/visibles ici :

revue papier « revue bâtarde, éditions « In de Keuken »

VUAZ, un livre paru aux éditions Maelström, dans une renversante mise en page de Patrice Masson

où l’on en arrive, déjà, au jour 4 et au paragraphe 4 de « conquête du pays ugogo »

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Poursuite du feuilleton. Pour rappel : Durant 5 jours, publication des 5 premiers paragraphes de Conquête du Pays Ugogo. 1 paragraphe par jour. Jour 4. Paragraphe 4.

Pour les jours précédents, à voir ci-dessous :

Jour 1 – Paragraphe 1

Jour 2 – Paragraphe 2

Jour 3 – Paragraphe 3

(…) puis : « Debout », j’ai dit, et j’ai été debout, puis ai passé, dans le dortoir et dans le froid, la combinaison blanche sentant le frais et le savon, et : « Peut-être j’ai », j’ai pensé, « Vie de chienne mienne et vie manquée mais j’ai aussi combinaison blanche sentant le frais et le savon et tas de choses à faire, pulls et poulaines à recoudre aux pointes et aux coudes, manques à combler dans frigo frigidaire, toute une bande de gens à consoler », puis : « Je pense ceci », j’ai pensé, « Pas sûre que si pas vie de chienne mienne ou vie manquée j’aurais ici et maintenant combinaison blanche sentant le frais et le savon et toute la troupe à cajoler et à serrer contre mon coeur, pas sûre que ventres nôtres seraient ronds et rebondis, pas sûre, puis pas dit que nous logerions au chaud dans dortoirs, ou errerions, dans fabriques, boutiques ou charbonnages, au chaud dans écharpes nôtres et pulls et casaquins », j’ai pensé, puis, dans le noir, dans dortoir, ai passé le beau cache-poussière à fleurs bleu et rose et : « Je pense ceci », j’ai pensé, « J’aime, dans vie de chienne mienne, combinaison blanche sentant le frais et le savon et cache-poussière à fleurs bleu et rose et tas de choses à faire pour Mé et Mi avoir vie belle et douce malgré vie de chiens dans le fumier dans la cour ou dans le bruit des pelleteuses, des grandes excavatrices, dans les mines de cuivre ou d’uranium », j’ai pensé, et : « Encore ceci », j’ai pensé, « Pas sûre qu’ailleurs, dans les prairies ou dans les bois, les vastes steppes de Sibérie, dans les grands vents et les grands froids, pourrais serrer Mou et Ma contre mon coeur, pourrais border, et cajoler, Meu et Moï, Muï et Mu », « Encore ceci : Peut-être, près des grands lacs et des pêcheries, aurais, chaque matin, de mes mains, suspendu, par les pieds, éventrés comme des poissons, la jeune Meï, la jeune Me », « Ou bien encore : Peut-être aurais, dans les savanes, les herbes sèches, laissé derrière, éventrés, chaque midi, pour les grands fauves, les singes babouins et les limaces, le jeune Mo, le jeune Mouï, petits geignards même pas bons à cailler le lait », j’ai pensé, puis, durant 12 12 temps d’éternité, j’ai pensé puis j’ai cessé de penser, puis j’ai repensé puis cessé de repenser, tourner dans tête les pensées inadéquates, puis : « Debout », j’ai dit, dans le dortoir et dans le noir, puis : « Debout. Oui », a dit Mon, en frottant ses yeux et ses paupières, et : « Déjà ? », a dit Man, en s’étirant, et : « Oui. Bien sûr », j’ai dit, en chatouillant les plantes des pieds, les crânes rasés, tout ce qui dépassait des draps et couvertures, et : « Debout debout. Tas de bouses », a dit Maï, ôtant sa veste de pijama, « Debout debout. Tas de fumier. On vous demande », a dit Bé, en beuglant à tue-tête, « C’est votre vie manquée », a dit Bi, en pissant de rire, « C’est votre vie manquante », a dit Bou, en se roulant par terre, « Oui. Bien vu. Bien dit », a dit Ba, et : « Bien vu. Bien dit », a dit Beu, puis tous, tous tous, se sont levés, tous les Boï et les Beu, tous les Bu et les Beï, et : « En route », a dit Be, et : « En route. Oui », a dit Bo, puis Bouï a descendu l’escalier, et Bon s’est servi un petit bol de céréales, puis : « Laisse-m’en », a dit Ban, et : « Laisse-m’en », a dit Baï, et : « Pourquoi ? », a dit Xé, et : « Parce que », a dit Xi.

D’autres extraits et états antérieurs de Conquête du Pays Ugogo sont lisibles, audibles et visibles ici :

revue en ligne « Sans Titres »

revue en ligne « Paysages écrits »

où l’on en est, déjà, au jour 3 – paragraphe 3 de « conquête du pays ugogo »

 

Photo (c) Jean-François Flamey

Photo (c) Jean-François Flamey

 

Durant 5 jours, donc, les 5 premiers paragraphes de Conquête du Pays Ugogo. 1 paragraphe par jour. Nous en sommes au jour 3. Au paragraphe 3.

Pour les 2 premiers jours, 2 premiers paragraphes, on peut cliquer ici :

Jour 1 – paragraphe 1

Jour 2 – paragraphe 2

(…) puis Pou a scié du bois et s’est tenu tranquille, puis Pa a scié du bois et s’est tenue tranquille, puis j’ai passé un peu la brosse à reluire, puis passé beaucoup beaucoup la chamoisette, sur les lustres, les cuivres, l’argenterie, les boutons de porte et les espagnolettes, puis j’ai sorti le chien Jupiter, puis j’ai brossé sa toison, détruit au lance-flamme ses puces et ses poux, changé sa gamelle, puis j’ai fait la lessive, essoré, dans des baquets, à l’eau froide puis à l’eau tiède, les grands draps de molleton, les chemises et chemisettes, les salopettes, les grands bleus de travail, grandes tenues ouvrières, puis, près du poêle et du fourneau, j’ai laissé, toute la nuit, détremper, dégoutter, goutte à goutte, les chaussettes et les pantalons, les dessous chics et affriolants, les moufles et les bandes molletières, les guêtres de peau ou de coton, les vestes de feutre et les bonnets à pompons, puis j’ai foré les murs, percé des galeries, enfoncé des tuyaux, raccordé les eaux, suspendu dans les airs des armoires, des étagères, frotté les robinets au tampon jex, monté la garde dans la cour, dans le froid, près du fumier, éteint les lampes et les feux, éteint les fourneaux, les gazinières et les boilers, éteint, pour la nuit, toute la vie, endormi tout le monde, tous les Peu et les Poï, tous les Puï et les Pu, jumeaux charmants et élégants, chanté 8 berceuses aux bouilloires électriques et aux cuillers à thé, rassuré l’évier, la litière du chat Uranus, la boîte à carton, recouvert les corps nus, découverts, de Peï et de Pe, de Po et de Pouï, de Pon et de Pan, puis ai somnolé un peu puis beaucoup sur une chaise, puis ai somnolé un peu puis beaucoup sur un banc, dans la cuisine puis dans la cour, ai repris 7 2 fois du thé et du café sucré, ai pensé un peu puis beaucoup beaucoup, à tout ce qu’il y avait encore à faire avant dormir, avant glisser sous couette, passer sous aisselles et sur sexe le gant de toilettes, dépecer et laquer canards, décongeler 8 pots 13 de confiture, bouillir le lait et les biberons au bain-marie, repriser chaussettes de Paï et ressemeler chaussures, coiffer tignasse, démêler ou raser poils des bras et poils des jambes, parfumer plantes des pieds à l’huile d’amande douce, baigner et épouiller hyène Mercure, payer les factures après avoir huilé moteurs et roues, graisser les tracteurs, leurs essieux et leurs freins, vidanger citernes, récurer conteneurs à l’huile de bras, au gant de crin, au savon de Marseille, après avoir rentré paille, petit et grand bétail, avant torcher cul des poulains, cul des pouliches et cul des veaux, puis avant recoudre, aux coudes et à la pointe, les pulls et les poulaines, les casaquins, j’ai pensé, un peu puis beaucoup beaucoup, à vie de chienne mienne, à vie manquée mienne, puis j’ai dormi, beaucoup beaucoup, au moins 1000 ans.

D’autres extraits et états antérieurs de Conquête du Pays Ugogo sont, entre autres, lisibles, visibles ou audibles sur :

tessons, l’excellent blog/site de l’excellent Armand Dupuy

le capital des mots, la proliférante revue en ligne d’Éric Dubois

où l’on poursuit le postage de « conquête du pays ugogo » – jour 2 – paragraphe 2

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image – philippe aigrain

durant 5 jours, 1 paragraphe de « conquête du pays ugogo » par jour – jour 2 – paragraphe 2.

belle lecture à toutes et tous.

jour 1 – paragraphe 1 – lisible ici

(…) et j’ai repoussé 67 nuées de moustiques, 82 12 nuées de guêpes, 8 2 12 nuées de mouches carnivores, à grands coups de moulinets, de bras et de torchons brassant l’air, à grands coups d’enfumoirs, de braseros de paille et de torchis humides, puis j’ai limé, à la lime à ongles, 8 canines pointues de grands fauves, 15 canines 3/4 de singes babouins, renversé, dans les boues, dans les soues, dans les cours, dans une lutte intense, 13 2 grands corps de guerriers phacochères, 54 rhinocéros, 2 éléphantes, puis j’ai chauffé 8 poêlons de lait de bufflonne, préparé le chocolat en poudre, râpé le pain de sucre, façonné à la cuiller et à la main la pâte d’amande, repassé 8 mannes 12 de linges de chambre, de linges de bain, de linges de cuisine, passé partout sous les lits le torchon humide et la loque à reloqueter, repeint nos 18 portes intérieures, nos 3 chaises de fortune, nos châssis de fenêtre, tondu nos béliers et trait nos chèvres, puis j’ai ouvert la porte à Fe, première venue, première revenue, et j’ai épousseté la neige incrustée, la glace incrustée, dans la capuche de Fo, dans le cache-nez de Fouï, puis j’ai ciré les pompes miteuses de Fon, les pompes crottées de Fan, les pompes crasseuses de Faï, puis j’ai servi le potage à Yé, les pommes-de-terre à Yi, puis j’ai mis You et Ya à dormir dans leurs lits, sous leurs couettes, puis, dans une marmite, sur le fourneau, j’ai chauffé l’eau pour les bains, l’eau pour les barbes, j’ai enlevé patiemment, dans le bruit, le charivari, la bousculade, le brouhaha des dortoirs, à la loupe et à la pince à épiler, les échardes du doigt de Yeu, les limailles des orteils de Yoï, les aiguilles de figues de Barbarie des paumes de Yuï, des paumes de Yu, puis j’ai réparti, équitablement réparti, dans les assiettes et les gamelles, les boulettes et les pains de viande, les purées d’artichauts et de vitelottes, les filets de saumon et de sandre, puis ai porté Yeï et Ye à dormir, à proximité du poêle à bois, dans les parages de Yo et Youï, sous la même couette que Yon et Yan, puis ai distribué à la ronde 3 clins d’oeil et 18 3 bisettes sur la joue, 15 accolades, 67 tapettes sur la tête, l’omoplate gauche, et la nuque, puis ai porté Yaï à dormir, ai bordé toute la bande, dans leurs lits, sous leurs couettes, puis n’ai rien écouté des choses inadéquates, des choses que Ché et que Chi, en pijama, debout sur leurs lits, s’efforçaient de crier à tue-tête, toutes ces choses sur nos vies, « Manquées. Manquantes », a dit Chou, debout sur son lit, « Sans intérêt », a dit Cha, debout sur son lit, « De vrais gâchis », a dit Cheu, courant entre les armoires, « Tout ce temps passé à fabriquer », a dit Choï, renversant les tables, « À fabriquer puis empaqueter », a dit Chuï, renversé par terre, « À expédier », a dit Chu, faisant valdinguer son polochon, « À découper et à plier », a dit Cheï, le petit doigt en l’air, « Selon les normes normées », a dit Che, ses petites fesses en l’air, « Les pointillés », a redit Che, soudainement hilare, « Les points a puis les points b », a dit Cho, soudainement atone, « Toutes ces vies pensées pour nous », a dit Chouï, « Toutes ces vies pensées sans nous », a dit Chon, « Toutes ces vies normées bien mesurées », a dit Chan, « Toutes ces vies épuisantes et épuisées », a dit Chaï, et : « Oui. Bon. C’est bien. C’est bon. On range maintenant et puis dodo », j’ai dit, et : «Oui. Bien sûr. On range. Et puis dodo », a dit Pé, et : « Oui. Dodo. Oui. Pourquoi pas ? », a dit Pi, puis tous, tous tous, ont rangé les essuies de vaisselle et de bain et les produits de beauté, les serpillières et les loques à poussière, les petits souvenirs tranquilles et les porte-bonheurs, les cailloux des rivières et les brindilles des bois, puis tous, tous tous, ont scié du bois, et tous, tous tous, se sont tenus tranquilles.

« conquête du pays ugogo », c’est aussi un festival « général instin » qui s’est tenu à belleville (paris) en juin 2014 – on en trouvera des traces ici.

où, durant 5 jours, l’on postera un paragraphe par jour de « conquête du pays ugogo » – jour 1 – paragraphe 1

pays_ugogo

paragraphe 1 du tout début de « conquête du pays ugogo ». belle lecture à toutes et tous .

(…) puis j’ai ouvert en grand le frigo frigidaire, puis j’ai regardé ce qui manquait et j’ai bien vu ce qui manquait, et j’ai noté ce qui manquait, scrupuleusement noté, dans mon carnet, entre la liste des courses et le téléphone de Ré, entre la recette du pâté de pommes-de-terre et la pointure des pieds de Ri, entre le nombre de porcs présents le 27 12 janvier 19 20 dans l’élevage de Rou, dans l’élevage de Ra et dans les soues, ai noté au crayon gras taillé en pointe au couteau de cuisine : « Pain et beurre. Ne pas oublier pain et beurre. Ne pas oublier ce qui manque ce jour dans le frigo frigidaire ouvert en grand », puis j’ai glissé, rangé, mon carnet dans la poche droite de mon tablier, puis j’ai rangé, glissé, mon crayon taillé en pointe derrière mon oreille gauche, et j’ai réveillé Reu et Roï, et : « Debout là-dedans », j’ai dit, et : « C’est l’heure », j’ai dit à Ruï et Ru, puis je n’ai pas écouté ce qu’ont dit Reï et Re, et j’ai jugé inadéquat et peu intéressant tout ce qu’ont dit Re et Rouï, toutes ces choses sur nos vies manquées et nos vies de chiens, puis, à la masse et au marteau, j’ai inséré une bûche dans le fourneau, et j’ai craqué une allumette, et tout le petit bois et tout le papier ont pris feu, puis, à la pique, au piolet, j’ai brisé la glace dans le seau, c’était dans la cour, entre les dortoirs, et j’ai ramassé 3 châtaignes, 18 12 cailloux gris, 3 silex 15, et j’ai balancé 8 bouts de bois et 12 conserves vides et rouillées sur le dos pelé du chien Jupiter, et : « S’il te plaît, ne te juche pas sur nos sacs poubelles », j’ai dit, et : « S’il te plaît, va voir ailleurs », j’ai dit, puis j’ai fait bouillir l’eau dans le dortoir, sur le fourneau, dans le dortoir, dans le petit poêlon, et j’ai tranché 8 tranches de pain, puis, du tranchant de mon pouce droit, j’ai beurré les miches à la margarine, et j’ai enduit la poêle de saindoux, et j’ai grillé 15 tranches de lard, rissolé 16 oeufs 12 et 3 14 pommes-de-terre, puis j’ai farci à la petite cuiller Ron et Ran, les jumeaux farceurs et belliqueux, les jumeaux juchés sur mes cuisses, puis j’ai torché le nez de Raï et le cul de Ké, écrasé 3 punaises et 22 cafards, récolté dans un bol les oeufs frais de l’épeire diadème, et porté un ravier de gruau d’avoine à Ki, un ravier de sauce anglaise à Kou, un ravier de lait bouilli mais sans peau à Ka, nos grands malades, nos chers grippés, puis j’ai sorti du placard les manteaux de peau, ai sorti des malles en bois les moufles et les écharpes, les mitaines et les bonnets de laine, ai sorti des armoires et des garde-mangers tout le chocolat, les galettes de riz et de maïs, les 10 heures et les 4 heures, et : « En avant », j’ai dit, et toute la troupe a été en avant, tous les Keu et les Koï, tous les Kuï et les Ku, en avant, Keï avec Ke en avant jusqu’à la fonderie de Ko, Kouï avec Kon en avant jusqu’à la fabrique de Kan, Kaï tout seul mais en avant jusqu’à la pêcherie de Wé ou la confiserie de Wi ou les étables de Wou, Wa et Weu à pied jusqu’aux abattoirs de Woï et Wuï, et Wu en tram et en trolley-bus jusqu’à la scierie de Weï, We et Wo à cheval de course puis en dirigeable jusqu’à la gendarmerie, Wouï et Won en taxi brousse jusqu’aux étables et enclos de Wan, Waï tout seul jusqu’à sa laiterie, puis j’ai rangé le thermos et le sucrier, puis j’ai passé l’éponge sur la table, puis j’ai trié le linge et le petit linge, puis j’ai tiré sur 3 cigarettes 12, puis, dans la cour, près du tas de fumier, j’ai papoté 8 heures 5 avec Fé, 9 heures 2 avec Fi, 2 heures 13 de tout et de rien, de la vie comme elle va, de la vie comme elle vient, de nos vies manquées mais actives, « Si actives », a dit Fou, et : « Oui. Si intenses », a dit Fa, « Oui. Intensives. Bien dit », a dit Feu, « Oui. Extensives. Bien vu », j’ai dit, « Oui. Suspendues », a dit Foï, et : « Suspensives », a dit Fuï, « En apnée », a dit Fu, « Étirées », a dit Feï, « Allongées », j’ai dit, puis j’ai brûlé les parterres et le jardin à l’essence et au gaz, puis j’ai bouilli le nid des fourmis à l’eau chaude, le nid des termites au vinaigre, le nid des poissons d’argent à l’eau de javel, puis, entre 2 pommiers centenaires, j’ai enterré, profondément enterré, 3 bulbes d’oignons passés, 18 13 côtelettes de porcs, 38 coquilles d’oeufs de canards, 14 15 yaourts avec leurs pots, puis j’ai chassé de nos sacs poubelles la hyène Mercure d’un bon coup de balai, et : « N’y reviens pas », j’ai dit.

« conquête du pays ugogo », c’est aussi une vidéo de et avec Maja Jantar (à visionner ici).