où l’on parle du nouveau roman de charly delwart et du monde à réinventer

LÀ OÙ DES CHOSES NOUVELLES PEUVENT AVOIR LIEU

(article écrit pour « Le Carnet et les Instants« )

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(c) AP photo / Lefteris Pitarakis

Ce n’est un secret pour personne – ce serait même enfoncer des portes grandes ouvertes – : nos mondes sont en mutation. Nous donnent parfois – souvent – l’impression de vivre dans une époque au bord du gouffre, où tout s’effondre, nos croyances et aspirations collectives, nos façons de penser l’État, le « vivre ensemble », notre confiance jusqu’alors, disons, aveugle dans nos institutions sociales, politiques, économiques, judiciaires, etc.

Et quoi que tu fasses, jeune homme, quoi que tu dises, jeune fille, l’actualité te rattrape, se rappelle à ton souvenir. Te dit l’urgente nécessité qu’il y a, probablement, à rebattre les cartes, à repenser le monde comme il va. Des livres nous parlent déjà de l’après. Nous sortent la tête du guidon. Nous invitent à voir que, déjà, autour de nous, il y a des gens, des communautés, un peu partout dans le monde, qui repensent la vie, organisent, en dehors de tout parti, de façon très pratique, au quotidien, la vie de tous les jours.

Chut, dernier roman en date de Charly Delwart, est l’un de ces livres. Je le place, en tout cas, dans ma bibliothèque personnelle, aux côtés d’À nos amis du Collectif Invisible, des Années 10 de Nathalie Quintane, des livres de John Holloway et de Bernard Aspe. Chut, c’est l’histoire de Dimitra, une Grecque d’aujourd’hui. Son corps bouge. Change. Passe de l’enfance à l’adolescence. Ce corps en mutation vit dans la Grèce d’aujourd’hui. Pays en mutation. Pays sommé de rendre des comptes. Courber l’échine. Se plier aux diktats du FMI. De l’Union Européenne. De la Banque Mondiale. Pays laboratoire où, vaille que vaille, des gens résistent. Le font savoir sur les murs. Laissant partout des graffitis. Des mots comme des actes de résistance contre une situation qui n’est ni désirée, ni désirable. Des mots laissés par des gens désireux d’autre chose. D’un autre monde. Plus juste et équitable. Où l’on repartirait de zéro. Repenserait la vie de façon très pratique. Si besoin, en se passant des structures existantes.

Dans cette Grèce d’aujourd’hui – mais ce pourrait être l’Espagne, le Portugal, l’Italie, le Chiapas –, Dimitra prend une grande décision : se taire. Ne plus ajouter de mots aux bruits du monde. Son souci ? Aiguiser son regard. Se taire pour mieux observer les mutations de son corps. Mieux noter les signes de résistance que sont, pour elles, les graffitis. Ils fleurissent nombreux dans Athènes. Mieux saisir, également, les relations familiales, l’amour de ses parents qui s’étiole, le divorce qui se profile, peut-être, à l’horizon. Se taire, donc, tant que les situations ne s’éclairciront pas. Tant que des signes tangibles d’amélioration ne seront pas visibles. Son but ? Écrire ce qui vaut la peine d’être écrit, trouver une façon d’écrire à la hauteur de l’époque. Se doter d’un projet d’écriture efficace, susceptible de toucher ou de retenir, fût-ce durant une minute, l’attention des passants, des messieurs et mesdames tout-le-monde emportés, comme Dimitra, dans les tourbillons actuels.

Les grandes forces de Delwart ? D’abord, mêler joyeusement et habilement ces trois fils rouges, ces trois « crises ». Glisser de l’une à l’autre tambour battant. Ensuite, nous faire sentir à quel point tout ceci, toute la démarche de Dimitra, tout son projet, est « expérimental », relève de l’invention : non, il n’y aura pas de retour en arrière ; non, la Grèce – le monde ? –, le corps de Dimitra, la famille, ne pourront plus être comme avant ; oui, tout est devant soi, à inventer, au jour le jour. À condition, toutefois, de se doter d’un sens. Une direction. Une démarche à suivre. Les graffitis fleurissent. Intriguent Dimitra qui s’essaie, à son tour, maladroitement d’abord et la peur au ventre, à laisser ci et là des phrases, des mots sur les murs. Très vite, Dimitra note que, non, on ne graffe ni n’importe quoi, ni n’importe comment. Il faut que cela fasse sens. Au moins pour soi.

Voilà pourquoi Dimitra laisse des phrases du passé, par exemple. De la Grèce antique. Phrases de Platon. D’Aristote et ses potes. S’invente ainsi un avenir relié au passé. À ce qu’elle trouve, personnellement, de meilleur dans le passé.

Chut est un roman où l’écriture, l’acte d’écrire, est au centre. Au-delà des expériences de Dimitra, difficile dès lors, il me semble, de ne pas y lire les préoccupations de Delwart : quelle écriture aujourd’hui, pour quel monde, quel avenir, quels gens ?

Aucune réponse, bien sûr, à l’issue de Chut : tout reste encore à inventer.

chut

CHUT, Charly Delwart, Le Seuil

où l’on se promène amoureusement du côté des mouettes et des chiens

 

Joie ! Lutz Bassmann alias Antoine Volodine alias Manuela Draeger est de retour ! Pour une superbe histoire d’amour !

 

Petit propos à propos de DANSE AVEC NATHAN GOLSHEM, VERDIER, 2012, COLLECTION CHAOÏD

 

 

Mais oui : dans le monde ravagé par les guerres, les pogroms, les adeptes de la post-révolution permanente, le capitalisme triomphant, les conflits idéologiques, les faits et méfaits de l’humanitarisme, il y a encore et toujours de la place pour les grands sentiments !

 

Le livre de Bassmann pourrait d’ailleurs se lire comme une grande et belle histoire d’amour. Rien d’autre. Vous savez : de celles qui perdurent au-delà des séparations définitives. De celles que perpétuent les survivants quand ils s’assignent un véritable devoir de mémoire, rapportant à l’infini les mêmes faits, les mêmes anecdotes. Le livre de Bassmann est ainsi une invitation à écouter ceux qui survivent. À façonner avec eux quelques gris-gris ou amulettes, voire à lancer l’une ou l’autre imprécation ou mauvais sort !

 

De quoi conjurer la vie dans ce qu’elle a de plus chien, en somme !

 

Car le livre de Bassmann fonctionne comme un totem. Un monument de vent bâti, entre langue des morts et langue des récits, pour que persistent encore les disparus. Les dégommés. Les parias sous-humains – les Tamara Katepelt, Nadia Bromm, Milka Liverpool, Ardour Glimstein, pour n’en citer que quelques-uns… pardon aux autres, deux fois oubliés pour le coup ! – que laisse allègrement de côté le grand rouleau compresseur du monde et de l’histoire en marche.

 

Et comme un totem, Danse avec Nathan Golshem ne s’embarrasse d’aucune fioriture. File droit au but. Enfilant dans l’urgence ses récits et splendides litanies. Ses morceaux de bravoure et sa langue élémentaire.

 

Il suffit de prendre au hasard n’importe quel récit. Celui des Djabayev, par exemple :

 

À la suite d’un épandage d’aérosol antivermine, la compagne de Dorian Djabayev, Aniya Djabayev, perdit la vue, et, quinze jours plus tard, Dorian Djabayev à son tour devint aveugle. On prit l’habitude de les voir errer ensemble dans le quartier, tâtonnant à la recherche de déchets consommables et se redressant au milieu des rues démolies pour gesticuler et exiger de l’aide d’une voix furieuse.

 

Lutz Bassmann ? Facile. Il suffit de se laisser bercer. De suivre cette langue. Précise. Méticuleuse. La façon dont elle pose les choses. Simplement. Une à une. La façon dont elle finit toujours par donner à voir. Un travail aussi méticuleux et simple que le rituel annuel de Djennifer Goranidzé, l’amoureuse folle de Nathan Golshem.

 

Petit résumé de l’affaire.

 

 

DU CÔTÉ DES MOUETTES ET DES CHIENS

 

La sépulture de Nathan Golshem est du côté des mouettes et des chiens. De l’autre côté de la frontière. Chez les déjà morts. Tous les ans, à la première lune d’automne, il faut des semaines à Djennifer Goranitzé pour rejoindre cette tombe hypothétique. Des jours et des nuits pour réveiller Nathan Golshem et l’inviter à deviser. Blaguer. Amoureusement. L’un contre l’autre. Comme jadis. Dans une hutte brinquebalante, faite de bric et de broc. Vieil abri de débris, sacs plastiques, tôles pourries, bouts de bois. Les récits que se racontent Nathan Golshem et Djennifer Goranidzé, la danse magique de Djennifer Goranidzé, tout cela ne dure que le temps que durent les provisions de pemmican. Quelques jours. Quelques semaines.

 

Tout cela pourrait durer toujours en fait.

 

Tant qu’il y aurait quelqu’un pour inventer. Se souvenir ou inventer – c’est la même chose, dans le fond –. Appareiller des coques de noix et des élytres d’insectes morts. Le livre de Bassmann, de même que son art, de même que les récits de Djennifer Goranidzé, ne sont rien d’autre que cela : amalgames, inventions. Plaisir d’assembler des débris de souvenirs, des images rêvées, des bribes de discours et récits entendus, infiniment ressassés. Pour susciter la vie et la sublime rêverie.

 

Bassmann nous livre d’ailleurs ici un superbe plaidoyer pour la force vitale, exaltante, qu’il y a à parler dans la langue des récits. Son éthique, au fond, est hyper claire : le monde – le monde humain, je veux dire, ou prétendu tel – est une chose qui, depuis longtemps, par en couille. On le sait. Ça nous prend à la gorge tous les matins, cette violence, le simple fait de se lever pour gagner sa vie, le simple fait d’entendre comment va ce monde aux infos de sept heures. Dans les récits, dans les danses de Djennifer Goranidzé, dans l’invention qu’elle fait montre pour susciter le corps de Nathan Golshem, il y a pourtant comme une obstination butée. Une envie folle de poursuivre. Prolonger, malgré la perte, ce qu’il y a eu de plus beau. De plus vivant.

 

 

UN ART POÉTIQUE

 

Dans le fond, au-delà ou en-deça des anecdotes qu’ils rapportent, au-delà des passes magiques produites du côté des chiens et des mouettes, les livres de Volodine alias Draeger alias Bassmann ne parlent de rien d’autre : contre l’absolue déshumanisation à l’oeuvre, semble-t-il, un peu partout autour de nous, malgré les pertes terribles et destructrices, il existe des états d’esprits encore intacts. À préserver, coûte que coûte, inviolés. Pas d’autres sens à la magie. Pas d’autres sens à aller voir du côté des pratiques chamaniques des anciens. Du côté de ces frotti-frottas élémentaires avec le monde.

 

Tant qu’il y aura des auteurs comme Draeger alias Volodine alias Bassmann et tant qu’il y aura des lecteurs pour jouer avec eux la langue des récits contre la langue des morts, rien ne sera perdu, jeunes gens ! Ça soufflera toujours dru à l’intérieur de nos têtes dures !

 

Impossible, pour moi, en tant qu’auteur, de ne pas voir là-dedans comme un art poétique. Une façon extrêmement forte, à mille lieues des chromos et du grand-guignol hollywoodien, de poser sa langue sur le monde. Et tout cela, toujours, dans un grand éclat de rire. Car rien de sérieux, là-dedans et la danse de Bassmann, aussi tragique soit-elle, n’oublie pas d’être légère.

 

Jamais.

 

Comme, par exemple, ici, à la fin, quand Nathan Golshem se rendort jusqu’à l’année prochaine :

 

À présent sur la décharge d’ordures poignait la faible grisaille du jour à venir. De là où il se trouvait, allongé sur le dos dans un creux, Nathan Golshem pouvait voir le ciel du petit matin, mais il ne pouvait ni entendre ni contempler la mer.

C’est sans vue sur la mer, pensa-t-il.

Sans vue sur la mer, pensa-t-il. On ne peut pas toujours obtenir la meilleure place.

 

Du tout grand art, vraiment !

 

Enfin : je trouve !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

où l’auteur annonce la sortie d’un de ses livres (version québécoise)

LANCEMENT À LA CASA DEL POPOLO, SUR LE BOULEVARD ST LAURENT (MONTRÉAL) – LANCEMENT LE JEUDI 29 MARS DE 5 À 8 – LANCEMENT TRÈS OFFICIEL ET TRÈS FESTIF – LANCEMENT DE LA NOUVELLE BOMBE EXPLOSIVE

Quoi ? Comment ? Un nouveau livre ? Oui ! Une aventure steppique ? Oui ! La première depuis Histoire secrète des prairies du nord-est asiatique ! Un poème anthropophage se déroulant dans une Sibérie, certes, de carton-pâte mais néanmoins réelle : « Tout ce qui se déroule dans nos têtes est aussi réel que ce qui se déroule dans le monde solide des chaises, des tables et des armes de destruction massive », dit Vincent Tholomé. « Rien n’est ici cloisonné : il existe des endroits poreux. Un livre, un poème anthropophage, une lecture performée sont des endroits poreux où s’influent, s’interpénètrent, le dedans et le dehors », ajoute, pompeusement, Vincent Tholomé.

S’il y croit, tant mieux.

En attendant, ça parle de quoi, Cavalcade ? Ça parle de liberté. De soifs éperdues de grands espaces. D’échappées belles loin des volumes confinés. Youhou ! Nous sommes jeunes. Nous sommes beaux. Nous vivrons éternellement tant que dureront nos cavalcades et nos ruades dans le monde. Ceci est un livre politique. Poétique et politique. Ceci est une prise de position ferme et définitive pour une révolution permanente et empirique.

Ceci sort d’abord au Québec. En mars 2012. Ceci sortira ensuite en France. En juin 2012. Ceci sort dans deux maisons d’édition : Rodrigol et Le Clou dans le Fer. Pourquoi ? Mais parce que dans une révolution permanente aucun texte n’est définitif. Tout bouge encore et toujours. Rien n’est fixe. Tout ressemble à un petit nuage glissant dans un ciel bleu. Ceci parle d’animaux. De cochons mutants et de dindons sauvages. Ceci part dans une énorme éclat de rire. Ceci est à lire et à entendre. À lire dans les livres. À entendre sur scène. Les perfs ne sont pas faites pour les chiens. Les perfs sont faites pour les chacals. Les animaux sauvages et piaulants. Les perfs sont à voir un peu partout. En France et en Belgique. À Montréal. Les perfs sont toujours bonnes à prendre. Les perfs sont des claques qui mettent de bonne humeur. Les chacals sont des garçons et des filles. Bad boys. Bad girls. Des animaux humains qui aspirent à l’ailleurs. À l’autre chose. Les chacals sont de bonnes personnes.

où l’on parle de LÀ, de robert creeley et de deux maisons d’éditions

Robert Creeley est américain. Poète. Prosateur.

Robert Creeley a été américain et peut-être poète et peut-être prosateur de 1926 à 2005.

En tout cas Robert Creeley a été là de 1926 à 2005.

Durant le temps que Robert Creeley a été là, Robert Creeley a beaucoup écrit. Une soixantaine d’ouvrages.

Les oeuvres de Robert Creeley sont peu traduites en français. Dommage.

Je n’ai pas connu Robert Creeley. Dommage.

Je n’ai jamais vu Robert Creeley. Dommage.

Robert Creeley. Un homme respectable. Un homme parlant d’ici et là. Un homme parlant des choses. Événements. Êtres. Toute chose. Tout événement. Tout être. Ayant lieu ici et là. Tout à coup apparaissant côtoyant Robert Creeley.

Dans ces ouvrages Robert Creeley ne parle – je veux dire n’écrit – que de ça. La présence. La présence des choses. Êtres. Événements.

Les poèmes de disent comment les choses. Êtres. Événements. Traversent la vie de Robert Creeley.

Comment les choses. Êtres. Événements. Traversent Robert Creeley.

Dans les poèmes de Robert Creeley se tient au plus près de ce qui le traverse. Choses. Êtres. Événements.

Je dis au plus près. Je veux dire : Robert Creeley n’est pas dupe.

En bon poète projectiviste Robert Creeley sait que ses poèmes ne racontent pas comment choses êtres et événements le touchent. Ne racontent pas son émotion.

Comme Robert Creeley le dit : les mots arrivent toujours trop tard. Ce n’est qu’après coup qu’ils peuvent recréer l’émotion. L’événement.

Dans les poèmes de Robert Creeley nous sommes dans un monde de mots.

Ce qui importe pour Robert Creeley : que les mots recréent une présence. Recréent la présence de choses. Êtres. Événements. Peut-être saisis sur le vif. Mais toujours déjà passés. Terminés.

Robert Creeley ne cherche qu’à dire la présence. La proximité des choses. Êtres. Événements.

Les poèmes de ont ceci d’extraordinaire : à force de les lire on finit par sentir la présence de Robert Creeley.

On finit par tourner notre tête exactement là où regarde Robert Creeley, regardant exactement ce qu’il regarde, notre tête comme posée à côté de la sienne, notre poitrine vibrant légèrement comme la sienne.

La traduction de Martin Richet est exemplaire. Les poèmes de Robert Creeley contiennent peu de mots. Peu de vers.

Les poèmes de Robert Creeley contiennent des mots de tous les jours.

Quelquefois Robert Creeley pose les mots comme des pierres et ça résonne en nous.

Un
faisan une
faisane
marchent côte à côte.
 
.
 
L’oiseau s’envole
par la
fenêtre. Elle
s’envole.

Quelquefois Robert Creeley tire le portrait de quelqu’un et c’est comme un éclair. Un néon fulgurant aperçu depuis un train traversant toute allure la nuit.

B ——-

Frimousse affolée

peau ensoleillée, dans l’eau –

larges hanches. Blanche, la

peau blanche – femme aux

grandes oreilles, aux dents de

sabre ou presque –

charmante en tous détails.

.

Autrement – cet

oeil noir, au visage la

lueur de quelque autre

expérience, s’approfondit

à l’air.

Quelquefois les poèmes de Robert Creeley sont généreux.

La mort d’un

seul est

aucune.

La mort d’un

seul est

foison.

J’aime les poèmes de Robert Creeley. L’énergie folle qui s’en dégage. L’évidence folle qui s’en dégage.

Ce que me dit Allen dans l’avion en quittant NY – la ville en bas fait penser à une excroissance cellulaire, « un cancer » – l’investissement comme sens de l’homme sur terre propage un cancer du monde – la « loi » de Burroughs finalement très claire.

Les poèmes de Robert Creeley : simples comme le monde.

Les poèmes de Robert Creeley ont l’évidence d’un chat dans le jardin. D’un chewing-gum collé sur le tarmac.

Robert Creeley est un des plus importants poètes du XXième siècle.

En français, on retrouvera la présence de Robert Creeley chez Héros Limite et chez Nous. Ici, pour les poèmes de . Et , pour Le Sortilège.

Robert Creeley est un poète à lire de toute urgence. Pour la géographie mentale à laquelle il nous convoque. Pour le monde qui, soudainement, se réenchante brièvement devant nous. Sans illusion.

Du tout grand art.

où l’on traite allègrement de william gaddis et des échos de la bourse dans nos vies de postmodernes invétérés

L’argent ? C’est quoi, l’argent ? Un monstre. Une bête dévorante. Pas besoin d’être grand clerc ou brillant analyste pour le savoir. Pas une de nos envies, pas une de nos idées, même les plus généreuses, qui ne finisse par buter dessus. Pas vrai ? Dans le fond, le génial J R, de William Gaddis, ne raconte rien d’autre mais de façon magistrale.

J R, où comment l’argent, cette belle saloperie, ce super vampire, contamine encore et toujours le monde, les actions et les relations humaines. J R ? Un livre grinçant. Un livre monstre. Miroir parfait de notre monde. Pourtant, il date déjà de 1975. Rien n’aurait-il donc changé depuis ? Excellente initiative, en tout cas, que de rééditer ce livre, à l’heure où tout semble dire que notre bon vieux modèle occidental, capitaliste, traverse une des crises les plus profondes qu’il aura connues. Lire J R pourrait d’ailleurs donner l’envie à plus d’un (on peut rêver) de se débarrasser définitivement du bébé et de l’eau de son bain. Quoi ? C’est ce monde dont vous voudriez sauver les meubles ? Croyez-vous que ça en vaille vraiment la peine ? C’est que William Gaddis, en connaissance de cause, ne fait pas dans la dentelle. Et tout cela dans un immense éclat de rire.

Bref retour sur un auteur d’exception.

William Gaddis, une des consciences de l’Amérique

Petit tour dans la vie tranquille de William Gaddis. Quelques faits. Peut-être essentiels. Né en 1922. Aura donc connu, enfant, la grande crise. Mort en 1998. Son père a travaillé à Wall Street et dans la politique. Sa mère fut cadre d’entreprise. Le jeune William s’est ainsi frotté, dès le biberon pourrait-on dire, aux fondamentaux de la vie moderne. Aux soubassements de notre société. À la culture d’entreprise et au culte de l’argent, pieuvres sarcastiques et omniprésentes. Sautons quelques années, et retrouvons William en jeune adulte. Pour survivre et nourrir sa famille, Gaddis réalisera de nombreux films documentaires pour des sociétés tels IBM, Pfister, et même l’armée américaine ! Le cinéma. L’écriture « simple » et « efficace ». Le montage. Impossible, quand je lis Gaddis, de ne pas penser à quel point cette pratique alimentaire de l’écriture aura pesé dans l’oeuvre de Gaddis.

J’y reviendrai.

D’un point de vue « purement » littéraire, on ne lui doit que cinq romans. Tous « illisibles ». Ou réputés tels. Dont un inachevé et posthume. Vingt ans s’écoulent entre Les Reconnaissances, son premier livre, et J R, son second. Auteur rare et discret donc. Mais incisif. Mordant. Ironique. Influent. Gagnant au fil des ans du galon. Ce qui, après le cuisant échec critique des Reconnaissances, n’allait pas vraiment de soi. On le considère maintenant aux USA comme le précurseur du roman postmoderne. L’influence (majeure) d’auteurs (majeurs) comme Don De Lillo ou Thomas Pynchon. Excusez du peu ! Certains voient même dans Les Reconnaissances « le plus grand roman américain du XXième siècle »…

Des mots, tout cela, des mots, des mots. Certes. Ces quelques faits permettent toutefois de situer le gaillard. D’inscrire son oeuvre solitaire dans le terreau de son époque. Car, oui, Gaddis est un splendide satiriste. Oui, on trouve mis en scène dans ses livres, poussés jusqu’à l’absurde, les modes de vie et de pensée qui sont encore les nôtres : codes sociaux, relations égotiques, aspirations, tous pourris de l’intérieur, presqu’inconsciemment, par nos petits dieux métalliques et notre goût du pouvoir. On pourrait d’ailleurs lire l’oeuvre de Gaddis comme une des analyses les plus fines du tissu social, du « comment ça se noue, entre nous », du milieu du XXième siècle jusqu’à sa fin. Oui, on pourrait même voir en Gaddis l’une des consciences de l’Amérique. Ce qu’il est, sans aucun doute.

Pourtant, l’essentiel est ailleurs.

Faire l’expérience d’une langue

De façon très élémentaire, très premier degré, avant de saisir la critique sociale, le regard acerbe de Gaddis, il faut tout de même le dire : tout qui se plonge dans un livre de Gaddis fait avant tout l’expérience d’une langue singulière. Monstrueuse. Brassant des dizaines de strates. Télescopant à l’infini toutes nos manières de parler. Une langue pétrie de références. Une langue difficile donc et pourtant si fluide. Coulant comme de soi. Lire Gaddis, c’est entrer dans un flux constitué de multiples courants, s’opposant, se chevauchant parfois. Invitant en tout cas au surf littéraire. Car lire Gaddis, bien avant de saisir ce dont ça parle, ce serait d’abord ça : être constamment en déséquilibre ; chercher à chaque ligne, paragraphe, à ne pas tomber hors de la page ; accepter ainsi de perdre ses repères ; sentir, d’abord confusément, puis de façon évidente, qu’il y a là un jeu, un plaisir fou à se laisser aller, à se laisser porter d’une réplique à l’autre, d’une scène à l’autre, dans un mouvement (quasi vital) qu’on souhaiterait sans fin.

Expérience de lecture « postmoderne », s’il en est, au sens anglo-saxon du terme.

La fiction moderne, la fiction postmoderne : parenthèse historico-théorique

C’était il y a vingt ans déjà. À l’époque, on glosait pas mal en France comme aux États-Unis, dans les milieux philosophiques et littéraires, sur le fait que nos sociétés occidentales, suite à la seconde guerre mondiale, étaient passées de l’état de « modernes » à celui de « postmodernes ». Chacun y allant de sa définition. Chacun tournant comme il pouvait autour de ces concepts somme toute assez flous : modernité et postmodernisme. N’empêche. Au-delà de la joute verbale « à la mode », ce qui était souligné, c’était d’abord et avant tout la perte des repères dans un monde en prise au doute permanent. La remise en cause de la légitimité du pouvoir, jusqu’alors incontesté, des clercs, quels qu’ils soient : juges, professeurs, médecins, intellectuels, artistes, parents, politiques, etc. De nos jours, on pourrait sans effort ajouter à la liste précédente, et sans rien en enlever, la critique virulente des modèles économiques et financiers et la mise en question de la démocratie. Pas vrai ?

Et littérairement parlant, cela donne ?

Mais deux esthétiques radicalement différentes, voyons ! Dans The Writing Experiment (soit dit en passant, une de mes « bibles » en tant qu’animateur d’ateliers d’écriture), Hazel Smith définit ainsi ce qui caractérise et différencie les fictions moderne et postmoderne :

– seraient « modernes » les fictions dont l’essence tournerait autour de problèmes liés à la connaissance. Les questions sous-jacentes à de telles fictions pourraient se formuler ainsi : Comment, moi, sujet moderne, puis-je interpréter ce monde dont je fais partie ? Et que suis-je dans un tel monde ? Qui connaît ce qu’il y a à connaître de ce monde ? Comment cette connaissance est-elle transmise ? Et quelles sont les limites du connaissable ? Etc. Ici, le monde serait interprétable. Connaître le monde reviendrait à en connaître les clés. Pour faire vite, tout roman « moderne » serait, peu ou prou, initiatique : il y aurait, en positif comme en négatif, passage d’un état d’ignorance à un état d’illumination. Chacun, personnage et lecteur, finissant, en bout de course, par trouver sa place.

– seraient « postmodernes » les fictions dont l’essentiel du questionnement tournerait autour de questions liées à l’être. Qu’est-ce qu’un monde et de quoi est-il constitué ? Comment est-il construit ? Selon quel savant équilibre entre ses parties, entre ses sujets ? Quel « animal social » suis-je dans un tel monde ? Comment est-ce que je m’insère dans ce monde ? Etc. Dans de telles fictions, il s’agirait moins d’interpréter le monde que de dire comment fonctionnent les rapports de force entre les individus. Pour faire vite, ce qui importerait ici, ce serait de parcourir un monde. De montrer sa géographie. Pas d’éclaircissement. Pas d’initiation. Juste la découverte des multiples strates qui composent le monde. Quitte à perdre pied. À être débordé par ce qui s’écoule sans fin. Fictions radicales et éminemment critiques s’il en est.

Lire Gaddis, c’est faire l’expérience de tels livres. « Postmodernes ». Ça demande de plonger en aveugle, sans bouée ni boussole, dans un flot. Une polyphonie de voix. De paroles qui s’affrontent, se répondent et se contredisent.

Cela rend-il pour autant William Gaddis « illisible » ?

Non. Pas vraiment.

Prenons J R, par exemple

Bien sûr, ça commence ainsi :

– De l’argent… ? d’une voix qui crissait.

– Des billets, oui.

– Et nous n’en avions jamais vu. Des billets.

– Nous n’avons pas vu de billets avant de venir dans l’Est.

– Ça paraissait si étrange la première fois qu’on en a vu. Sans vie.

– On ne pouvait pas croire que ça valait quelque chose.

– Pas après avoir entendu Père faire sonner ses pièces.

– C’étaient des dollars d’argent.

– Et des demi-dollars, oui et des pièces de vingt-cinq, Julia. Celles de ses élèves. Je l’entends encore…

La lumière du soleil, retenue dans la poche d’un nuage, se répandit brusquement éparpillée sur le plancher par les feuilles des arbres au-dehors.

– Monter les marches de la véranda, comme elles sonnaient à chaque pas.

– Il faisait faire leurs gammes à ses élèves avec les pièces de vingt-cinq cents qu’ils lui apportaient posées sur le dos de la main. Il prenait cinquante cents par leçon, voyez-vous, Monsieur…

– Coen, sans h. Maintenant, Mesdames, si vous voulez bien…

– C’est exactement comme cette histoire du voeu de Père d’avoir son buste immergé dans le port de Vancouver (…)

Sans repère. Sans contexte. Paroles sur paroles. Ça nous prend à la gorge. Ça ne nous lâche plus. Tout coulant d’une venue. Sans chapitres. Sans indications de saut de scène. Et ça court ainsi sur quelque 1060 pages ! Bien sûr, on ne rentre pas forcément là-dedans du premier coup. Il faut plutôt même apprivoiser la bête. J’ai parlé par ailleurs de mes frictions avec Gaddis (Indications n°389). Je l’ai dit : ça peut prendre des années avant de s’y mettre vraiment. Pourtant, rien d’obscur ou de caché : tout est dit. Dès le début. Ça parlera d’argent. Tout le temps. Toutes les conversations et anecdotes rapportées ne tournant qu’autour de lui. Comme si l’argent était le moteur même des désirs, le seul véritable sujet de conversation des personnages innombrables. Ça parlera aussi des rapports de force entre individus. Des luttes d’influence courant sournoisement dans les conversations même les plus banales. Tout ici a rapport à l’argent et au pouvoir. À la domination d’un individu sur un autre.

Et tout cela dans une forme simple. Cinématographique. Non que Gaddis ait retenu de l’écriture scénaristique le fameux adage selon lequel « tout ce qui est écrit doit être visible à l’écran ». Non. Contrairement à William Burroughs, autre parangon de l’écriture expérimentale attiré par le cinéma, Gaddis n’est pas un auteur « donnant à voir ». Gaddis donnerait plutôt « à entendre ». Il retient de l’écriture cinéma l’alternance entre les dialogues et les descriptions « plantant le décor ». Poussant les uns et les autres, radicalement et sans faiblir, à leurs extrêmes : Gaddis ne s’octroie aucun répit. Aucune faiblesse dans ses dialogues. Comme si Gaddis ne voulait surtout pas que nous, lecteurs, nous oubliions un instant qu’au-delà des mots prononcés, ou en deça, il y a cette lutte. Cette confrontation permanente.

Les dialogues chez Gaddis ? Des bijoux, toujours drôles, et soigneusement modelés à partir de nos mots les plus quotidiens. Il suffit d’ouvrir le livre n’importe où. Et de se laisser porter.

J’adore, personnellement, ce passage où, dans le train emmenant les enfants à la grande ville, le petit JR discute avec son camarade des revues gratuites qu’il reçoit de la poste. J’adore la séance de travail à la banque, où le « grand patron » ne peut s’empêcher d’humilier ses subalternes. J’adore aussi cette scène initiale où deux vieilles dames noient sciemment le poisson afin de ne pas répondre à Monsieur Coen.

Et cet art de passer d’une scène à l’autre, d’un personnage à l’autre, mine de rien, juste en suivant du regard ce qui se trouve écrit devant soi :

– Tu vois, Donny ? Papa n’est pas fou, il voulait seulement reprendre son cent… pour la remontrance enregistrée qu’il écouta jusqu’à la fin avant de baisser les yeux de ce spectacle hostile de croissance pour reformer un numéro, et les releva sur sa femme en train de frotter son sari dehors avec de l’eau prise au tuyau d’arrosage accroupie telle une lavandière des bords du Gange, regard morne fixé sur le lointain privilège viril de la chasse comme il perdurait ici (…) en la personne de Bast proche du galop derrière une proie au trot insouciant, plus en sécurité, à chaque pas, dans la terne apparence protectrice du gris à motifs noirs, effiloché, noduleux et hirsute en d’autres détails (…)

Et cela dans la même phrase ou le même paragraphe !

Sinon, J R, ça raconte quelle histoire ? En gros ?

En gros, ça raconte l’histoire d’un gamin nommé JR qui reçoit une action lors d’une visite à Wall Street avec sa classe. Et ça raconte comment il monte tout un empire et comment toute une faune d’adultes gravite autour de lui et l’aide de faire fructifier son avoir. Et comment tout cela s’effondre, en bout de course. Une classique histoire d’argent, en somme.

Mais on ne lit pas Gaddis pour l’histoire, pas vrai ?

William Gaddis, J R, Plon, Collectin Feux Croisés, 2011, traduction de Marc Cholodenko

Cet article paraîtra en mars 2012, dans le prochain numéro d’Indications, juste après un dossier fantastique sur le rock et la littérature ! Un avant goût, donc. Un bonbon à déguster en prémisse à la parution de la revue !

où l’on présente un livre qui saute allègrement la frontière linguistique belgo-belge

Het vertrek van Maeterlink/L’exil de Maeterlink est le premier recueil du poète anversois Michaël Vandebril. À plus d’un titre, Het vertrek est un livre singulier :

  • D’abord, dans l’univers belgo-linguistico-burlesque et chaotique qui est le nôtre, l’ouvrage paraît en édition bilingue, français/néerlandais (ou néerlandais/français, comme on voudra), renouant ainsi, à sa manière, ou tout au moins la prolongeant (j’y reviendrai), avec la quasi morte tradition des auteurs flamands écrivant en français. D’accord, Michaël Vandebril n’écrit pas directement en français (comme le font les poètes Jan Baetens et Christoph Bruneel). N’empêche. Le choix de marier d’emblée dans un même livre ces deux langues ne relève tout de même plus d’un choix littéraire ou esthétique, comme c’était le cas à l’époque de Maeterlink, précisément. Non. Tout cela est éminemment politique. Tout cela montre un furieux désir de fucker le cocotier. De juste n’en faire qu’à sa tête malgré tout. Malgré les divisions qui, insidieusement, se sont, au fil du temps, imposées : qui d’entre nous connaît, fût-ce un peu, le milieu littéraire ayant cours de l’autre côté de la frontière linguistique ?
  • Ensuite, Het vertrek est aussi une oeuvre collective. Durant l’été 2011, la roumaine Doina Ioanid, Jacques Roubaud et moi avons participé à cette aventure. Michaël Vandebril nous a fait parvenir une moitié de poème, traduit par Jan Mijskin. Libre à nous de terminer le texte comme nous l’entendions. Pas besoin d’être grand clerc : composés à part égale de langue germanique et de langues romanes, ces textes, peu importe ce qu’ils donnent à lire, et le « petit » jeu proposé par Michaël constituent également un geste politique en tant que tels.
  • Enfin, à l’heure actuelle, je n’ai pas encore lu le livre de Michaël Vandebril. Je ne l’ai même pas encore tenu entre les mains. Il m’arrivera par la poste tout bientôt. N’empêche. Voilà un livre qui, en tant qu’objet, avant même sa lecture, est porteur de sens ! Hâte de le découvrir tout bientôt ! Souhaitons-lui de sauter allègrement la frontière linguistique, lui qui, sans en avoir l’air, décoche un fameux pied-de-nez aux habitudes et autres pensées convenues contemporaines. Et merci à Michaël de m’avoir proposé d’être de la partie !

Het vertrek van Maeterlink/L’exil de Maeterlink, de Michaël Vandebril est paru aux éditions De Bezige Bij, à Antwerpen. Les livres de Jan Baetens sont, quant à eux, parus aux Impressions Nouvelles. On peut trouver des ouvrages de Christoph Bruneel aux éditions L’Atelier de l’agneau.

où l’auteur se rappelle qu’un livre est un bonbon résistant

à propos de London Orbital, de Iain Sinclair, éditions Inculte 2010 – article paru dans Indications en février 2011…

Question à deux sous : qu’évoque pour vous le London Orbital ? Si ce nom vous rappelle le périphérique londonien, c’est que, probablement, vous avez déjà parcouru quelques-uns des 200, 3 km de cette autobahn, anneau de bitume circonscrivant l’expansion urbaine et sauvage de la métropole, la contamination de la campagne par la ville. C’est que, probablement, vous avez déjà slalomé entre ses sites pétro-chimiques, ses industries « secrets d’état », ses chaînes infinies de resto-routes thaïs ou indiens, ses petits bouts de nature artificiellement préservée. Possible, aussi que ce nom vous rappelle autre chose. Le titre d’un livre. Celui de Iain Sinclair, enfin paru en français aux éditions Inculte. Petite plongée dans l’ouvrage-culte d’un auteur-culte, totalement méconnu en Francophonie.

Les éditions Inculte adorent les livres-monstres. Il y a quelques mois sortait Les Soniques, une brique de plus de 600 pages. Un pavé magnifiquement mis en page et drôle, écrit par deux fêlés de musique. London Orbital est, quant à lui, le premier livre de Iain Sinclair traduit en français, si l’on excepte Le secret de la chambre de Rodinsky, écrit à quatre mains et paru en 2002 chez Anatolia. Comme Les Soniques, London Orbital est un pavé. Une non-fiction haletante courant sur 650 pages.

Le projet de Sinclair est hyper simple : 1) Longer, à pied, par des chemins de traverses, des sentiers balisés ou non, la M25, une autoroute encerclant Londres, inaugurée par Maggie Thatcher en personne. Une autoroute rêvée et attendue pendant quasi tout un siècle. Une autoroute inaugurée en grande pompe, chargée de désengorger le trafic. De faciliter l’accès à la ville. De réguler harmonieusement les échanges entre la ville et la campagne. 2) Prendre des notes. Rapporter ses promenades. Dresser les portraits de ses compagnons de route, Mark Atkins, par exemple, un photographe dont le pied gonfle à mesure qu’il marche, ou Bill Drummond, une pop-star dingo, fasciné par la figure d’Unabomber. Fouiller partout. Partir à la recherche de ce qui ne se dit pas. Des ouvriers. Des résistants. Ceux qu’on n’entend pas. Écouter leurs histoires. S’appuyer sur le passé pour faire surgir, dans le présent, une trame invisible. 3) Donner ainsi à voir et à sentir ce qu’on ne voit pas, ne perçoit pas, lorsque l’on déboule en voiture, à toute allure sur le bitume. Donner à lire ce que les médias et les discours officiels ne disent pas. Prendre le temps d’observer les friches industrielles. En retracer les histoires secrètes. Les soubassements que l’histoire officielle préfère taire. Gratter les beaux vernis des apparences et voir quel autre monde grouille derrière. Faire ainsi la psychogéographie d’une autoroute, d’un monument imposant, éminemment contemporain. Dire ainsi non pas tellement les dessous de l’affaire, ce qui tiendrait du journalisme, mais dire l’affaire autrement.

Un livre simple, au fond, non ?

Le tour de force de Sinclair est d’arriver à ne pas nous assommer. À ne pas nous submerger par la masse d’infos que son livre brasse. À rendre au contraire tout cela très libre. Très vivant. Sinclair glisse à toute vitesse d’une anecdote à l’autre. D’un détail architectural à des considérations toutes personnelles et paranoïaques sur la marche du monde. D’un article historique sur la proche campagne londonienne aux remarques et détails vestimentaires de ses compagnons de route. Et tout cela sans que nous, lecteurs, ne perdions pied ! Curieusement, on pense ici à la Beat Generation. À Kerouac, notamment. À l’extrême fluidité de Sur la route. Cette liberté absolue de sauter d’un sujet à un autre, tout en gardant un fil tendu. Une façon de nous tenir en haleine sur la distance. Malgré les pages qui s’accumulent et, dans le fond, se ressemblent si on n’y regarde pas de tout près. La comparaison s’arrête ici, cependant. Chez Sinclair, pas d’illumination bouddhique en vue. Pas ici de drame ou d’existence à racheter. Et puis les prémisses de Sinclair ne sont pas ceux de la Beat. Et puis Sinclair n’est pas n’importe qui.

Petit tour d’horizon d’un auteur méconnu.


Où l’auteur présente succinctement Iain Sinclair

Iain Sinclair. Écrivain britannique. Né en 1943. Poète. Romancier. Essayiste. Bouquiniste. Polémiste. Auteur influent s’il en est. Contaminant d’autres auteurs. Se retrouvant, par exemple, à toutes les pages de L’architecte assassin et de Londres, de Peter Ackroyd. S’acoquinant avec des auteurs dits populaires. Un de ses poèmes ouvre même From Hell, le roman graphique d’Alan Moore. Depuis ses premiers recueils jusqu’à aujourd’hui, un seul sujet taraude notre gaillard : Londres, et plus particulièrement ses quartiers est, là où Sinclair habite. Mais outre cette obstination à revenir sans cesse sur Londres, Sinclair, c’est aussi, dès le début des années 70, un style, un souffle époustouflants. Une voix immédiatement reconnaissable. Influencé par les objectivistes américains et W.S. Burroughs (autre Beat), ses textes sont, dès cette époque, des mélanges de poèmes en vers, de poèmes en prose et d’essais. Cette façon de faire est la « marque de fabrique » de Sinclair. Ainsi, brassant les genres, Sinclair n’a de cesse depuis une quarantaine d’années d’investiguer le même champ. Le même bout de réel. L’est londonien. Notant scrupuleusement, de façon maniaque et quasi scientifique, les aléas et autres changements discrets du paysage. S’adonnant sans relâche à l’étude psychogéographique de Londres.

L’étude psycho quoi ?

L’étude psychogéographique.

J’explique un peu.

Où l’auteur traite de psychogéographie

On doit à Guy Debord l’invention de cette (pseudo-)discipline. Élaborée en 1958 dans le premier bulletin central de l’Internationale Situationniste, elle se donne comme objectif d’étudier à la loupe « le contact permanent entre les individus et la réalité cosmique ». Ou, pour le dire plus simplement, les relations entre l’environnement géographique et l’état d’esprit ou le comportement des individus qui y habitent.

Véritable discipline en Angleterre, cette idée a eu, jusqu’ici, peu d’échos en France. Peut-être la sortie de London Orbital changera-t-elle un peu la donne : récemment, lors d’un même voyage, nous étions trois à constater que nous avions emporté avec nous cet ouvrage. Trois personnes sur les vingt constituant notre petit groupe d’amis. Un petit groupe de lecteurs curieux. Trois sur vingt. C’est énorme. Un véritable engouement. Peut-être dès lors London Orbital débarque-t-il chez nous au bon moment : ce curieux mélange d’esprit scientifique, de langue libre, libérée de toute contrainte de genre, cette façon de regarder autrement les choses et les êtres qui nous entoure, on les retrouve chez bon nombre de poètes et d’auteurs français contemporains. Leur travail, résolument transgenre et transdiscipline, mêle généralement écriture, graphes, graphismes et jeux sur l’image.

Philippe Vasset et Michaël Batalla, pour ne citer que deux d’entre eux, proches de l’esprit de Sinclair, sont de ceux-là. Dans Un livre blanc, le premier propose d’explorer les « zones blanches » du plan de Paris. D’aller voir ce qui se passe, ce qui se cache et qui habite, dans ces zones non-cartographiées de la Région Parisienne. Quant au second, ses recueils de poèmes n’ont de cesse d’explorer, de façon méthodique et drôle, les relations entre nature, constructions humaines et individus.

Pas sûr, bien entendu, que London Orbital fera, à sa manière, des petits chez nous. Mais le terrain semble maintenant propice à la découverte de l’oeuvre singulière de Sinclair. Qui sait ? Peut-être verra-t-on tout bientôt sur les tables de nos libraires favoris ses poèmes et romans ? Je suis partant, au tout cas, pour soutenir toute action en ce sens ! Et, qui sait ? Peut-être, un jour, à Paris ou Bruxelles, trouvera-t-on même l’équivalent de la bien mystérieuse London Psychogeographical Association ? Association dont Sinclair est, bien entendu, un des membres éminents. Association se dotant, a priori, de bien curieux ancêtres : William Blake, en godfather de tous les psychogéographes, mais aussi Thomas De Quincey ou Moorcock. Comme si, en s’implantant outre-manche, la psychogéographie avait trouvé un terreau fertile dans l’occulte. Dans ce goût très anglo-saxon pour la magie. Les mondes secrets. Parallèles. Comme si, à Londres, afin de résister à la mise au pas du réel, du paysage et des représentations que nous nous en faisons, étouffées sous les versions officielles, il avait fallu en passer par là. La magie. L’affirmation qu’il y a, sous les apparences, autre chose. Un monde grouillant. Étranger au nôtre. Étranger aux discours que l’on tient sur le monde. La prétendue objectivité des faits. Comme si, à Londres, une discipline somme toute très rationnelle n’avait pu croître qu’au travers un acte de résistance psychique très ancien.


Où l’auteur en revient à Sinclair et à London Orbital

On pourrait voir dans London Orbital, une magistrale façon d’enregistrer la peau du monde, l’écoulement des faits et des petits événements de la vie. Sinclair sait y faire d’ailleurs :

« Les voitures s’écoulent dans le coucher de soleil, feux arrière sanguins. Drummond veut reprendre tout de suite la marche le long de la route, vers l’ouest. Un camion fait un écart et klaxonne. Je dois l’agripper, le persuader que je n’ai pas l’intention de rester là à esquiver les poids lourds dans la pénombre, sur l’enveloppe métallique de la M25. Ce serait blasphématoire. Je m’en tiendrai à la campagne, aussi près que possible de l’orbite, en m’efforçant de saisir le chant du trafic, les effluves chauds du diesel. »

On louperait pourtant l’essentiel :

« « Zéro caractérisation », disait Bill. Pas la peine de s’embarrasser à produire une imitation de la réalité. Plus je lisais les petits récits de Drummond, plus je les admirais ; et plus j’enviais leur insouciance. Il avait appris à mentir ; un homme assis à la table d’une cuisine, une tasse de thé à la main, racontant un épisode qu’il se sent obligé de revivre ou d’exorciser. En avouant ses subterfuges, ses stratégies, il gagne la confiance du lecteur : illusion et vérité. Ses histoires ne s’éternisent pas. Le Drummond qu’il dévoile est le Drummond qui écrit. Qui s’écrit et, s’écrivant, s’inscrit dans l’existence. »

S’inscrire dans l’existence. Ne pas s’embarrasser à produire une imitation de la réalité. Ne pas s’éterniser. Avancer coûte que coûte. Malgré les maux de pied. Faire revenir à la surface les choses délaissées. Des bribes d’histoires. Des fragments oubliés du passé. Fissurer ainsi la belle image. Le beau chromo que représente l’autoroute. Ou tout autre empreinte sur le paysage. Montrer ce qui se cache derrière. La réalité grouillant derrière le monument. En faire un livre-monstre. Aussi interminable que le ruban de bitume. S’écrire ainsi en tant qu’individu. Dans une histoire singulière. Dans une langue inimitable. S’inventer ainsi une toute autre vie à partir de faits réels. Rappeler ainsi que toute littérature, tout travail de langue, est politique. Voilà, dans le fond, ce que tente de faire Sinclair. Ce que parvient à faire Sinclair.

Où l’auteur conclut provisoirement

London Orbital ? Un livre de résistance. Un livre enchanteur et d’enchantements. Nous propulsant, nous autres, ses lecteurs, littéralement sur orbite. Un tout grand livre, en somme. Tout simplement.