où l’on dit 2 ou 3 choses à propos de « diasporas », un livre de Tom Nisse

diasporas

PAROLE POUR LES DÉRACINÉS (article à paraître dans « Le Carnet et les Instants » 178)

Tom Nisse est d’abord une voix. Dans tous les sens du terme. D’abord, une belle voix de basse. Sonore. Parfaitement posée. Captant illico l’attention dès que Nisse ouvre la bouche. Dès qu’il déverse dans le micro ses poèmes si précis. Ensuite, il y a la « voix » des poèmes. La « présence » que l’on y sent pour peu que l’on soit attentifs à la manière dont Nisse « cadre » ses sujets – comme on le dit d’un photographe –, découpe dans le réel la part du monde qui l’intéresse.

Chance : dans Diasporas, cette voix et cette « voix » sont présentes à part égale.

D’abord, sur ce petit disque reprenant l’intégralité des textes des quatorze poèmes qui composent le recueil. Nisse n’est pas un acteur. Lit sans jouer. Sans « effet ». Se contente de nous donner les textes selon le rythme propre à chacun d’eux. Et c’est tant mieux. La musique, l’excellent travail de Nicolas Ankoudinoff au sax ténor et de Fred Roth à la basse, se chargeant de faire le reste. De nuancer les couleurs. Varier les textures. Apportant à chacun des poèmes son ton particulier. Cela va vite. S’écoute et s’écoule en une fois. Y prêter l’oreille en gardant sous les yeux le recueil donne une sacrée présence, sacrée puissance, sacrée aura, aux poèmes de Nisse.

Puis – et en même temps –, il y a les textes. L’écriture de Nisse. Sa « voix » particulière. Dans Diasporas, Nisse prête son art du cadrage, à quatorze parias. Réfugiés. Sans-papiers.

Nisse, le poète Nisse, s’efface devant leurs destinées, le récit de leurs vies. « C’est Zakir / qui parle », « C’est James (ou Philomène, ou Halima, ou Vlad) / qui parle », écrit-il, dit-il, à l’entame de chaque poème.

Suit ensuite, à chaque fois, le récit d’un ou d’une réfugié(e). Ainsi débute, par exemple, le récit de Vlad :

Je ne jure que par ma clarinette / je suis le fantôme de ma clarinette / j’ai discrètement dû vendre ma clarinette / ôter la musique à un déserteur / ôter les flambeaux ivres à un montagnard / équivaut à raréfier les restants du ciel / ce ciel auquel nous appartenons tous / tous frères d’horizons dissemblables (…)

Je n’ai aucune idée d’où viennent ces mots de Nisse. S’il les a recueillis au hasard des rencontres dans un lieu clandestin ou dans un centre pour réfugiés. S’il les a « rêvés », « inventés », à partir d’articles, de livres, de témoignages de personnes travaillant auprès de réfugiés. Aucune idée, donc, si, réellement ou non, Tom Nisse prête sa « voix », son art du cadrage, à des personnes existantes ou si tout cela est, disons, une fiction. Peu importe, en fait : ces mots sont justes et puissants, frappent où il faut. Sans pathos. Sans esbroufe. Droit au but.

C’est Zakir / qui parle : / Dans la prison ce qui marque / c’est le nombre d’araignées / je suis jeune j’en suis sorti / avec trente-neuf brûlures / de cigarettes dans mon dos / trois jours plus tard c’était la route / après les semaines c’était l’Europe / et dans les montagnes du Balkan / deux des filles n’ont pas pu atteindre / l’autre rive nous n’avons pas attendu (…)

Dans Testimony puis dans Holocaust, le poète américain Charles Reznikoff nous rapportait de cette manière, simple et sans fard, des témoignages de survivants de l’holocauste ou de personnes impliquées dans des procès. À la différence près que, contrairement à Reznikoff, ces « témoignages » ne sont pas anonymes. Que Nisse ne tente pas de nous donner un « portrait global » d’une époque ou d’un événement sans précédent. À la différence près que, tout cela, tout ce qu’écrit Nisse, est peut-être inventé. Est peut-être une fiction. Mais peu importe.

Pas pour rien, en tout cas, que le titre du recueil soit Diasporas et non Diaspora. Il n’y a pas de « diaspora générale ». Il n’y a que des destinées singulières. En donnant « voix » à ces réfugiés réels ou imaginaires, Nisse fait en sorte que chacun d’eux existe. Sorte du bois ou de l’ombre. Ne soit plus un simple chiffre dans une statistique.

Pour ce faire, Nisse s’oublie. Met de côté sa personnalité d’auteur, ses émotions et réflexions personnelles. Ne restent alors « que » les rêves brisés. Les envies bafouées. Quelques faits aussi. Juste assez pour que nous, ses lecteurs, auditeurs, reconstituions le puzzle.

Un regret – ou un souhait, tout personnel, pourtant. Pour Testimony et Holocaust, Reznikoff avait épluché des milliers de jugements. Je croise les doigts pour Tom Nisse fasse de même. Poursuive patiemment, durant de longues années, le « travail » proposé ici. Que cela fasse, en bout de course, un bon millier de pages de poèmes éminemment « politiques » et « engagés ».

Il y a matière à, je pense.

Non ?

Tom NISSE – Diasporas – Tétras-Lyre – coll. Par Ouï-Lyre