où, après la perf d’hier, de nouvelles hypothèses anthropophages voient le jour (12)

 

111. Il existe deux types – au moins – de performance collective. Le premier fonctionne par couches : chaque performeur apportant la sienne. Juxtaposition des choses. Simultanéité des affaires. Pas – ou peu – de liens apparents entre les choses. Collage performatif donc où chacun – plus ou moins – reste sur ses rails. Le second type fonctionne dans l’écoute et dans l’emprunt : chaque performeur emprunte – ou non – les accidents proposés par les autres, chaque performeur est poreux, se laisse influer – ou non – par ce que proposent les autres. Simultanéité encore. Mais attention forte aux impacts. Organisme performatif en train de naître en direct, sous les yeux, pour les oreilles.

112. Le premier type : comme un voyage dans le métro ou une file à la caisse dans un supermarché. Image parfaite – très réaliste – du monde contemporain.

113. Le second type : anthropophagique, bien sûr. Une communauté s’y invente. Une communauté s’y invente, intuitivement. Une communauté s’y invente, portant intuitivement en elle – dans la manière dont tout cela apparaît – de grandes questions.

114. Qu’est-ce qu’être ensemble ? Comment laisser la place à chacun ? Comment ne pas disparaître, ne pas s’effacer, dans le collectif ? Etc. Grandes questions. La perf collective y touche. L’air de rien. La perf collective : un laboratoire social et politique. Mais oui, pourquoi pas ? Mais un laboratoire local. Ultra local.

115. Qu’est-ce qu’être ensemble ? Qu’est-ce qu’une tribu ? Selon quelles règles une tribu est viable ? Vivable pour chacun, chaque membre de la tribu ? Vivace et joyeuse ? La perf collective, anthropophagique, laboratoire local, répond d’elle-même et pour elle-même à ses questions. Répond, dans l’acte et dans l’action, aux performeurs, pour les performeurs et par les performeurs. Pour la tribu en scène en somme. Pour la tribu se mettant en scène.

116. Et les autres ? Tous les autres ? L’immense majorité de la tribu humaine ? L’immense majorité qui ne performe pas ? L’immense majorité des spectateurs ? En quoi y aurait-il un intérêt à regarder l’affaire ? À regarder, entendre, écouter, toute une tribu se trémoussant sur scène, expérimentant dans une pratique collective d’autres façons d’être, de naître ensemble ? À regarder une tribu prendre, de façon autoritaire, le devant de la scène ?

117. Quelles relations la tribu entretient-elle avec le monde ? Quelle place laisse-t-elle au monde quand elle occupe le devant de la scène ? La perf anthropophage : poreuse, ouverte aux autres, aux forces puissantes qu’ils offrent sur scène, poreuse au moins aux membres de la tribu, donc. Ici, le risque est grand de s’enfermer. De ne jouer que pour soi. Que pour l’usage de la tribu.

118. Risque de croire que la tribu est le centre du monde. Risque de ne jouer qu’entre nous, excluant de facto le reste du monde. Les autres tribus. Risque aussi de séduire. De chercher la reconnaissance du monde. De n’exister qu’à travers les autres tribus. Leurs yeux. Leurs oreilles. Risque de caresser les tribus dans le sens du poil.

119. La question n’est pas de plaire. La question est de montrer un laboratoire. La question est d’être poreux. De puiser les forces dans les membres de la tribu. De montrer dans la perf comment ça se fait. Comment ça se construit. La question est de puiser aussi les forces vives du monde. Anthropophagie totale : se « manger » entre nous, membres de la tribu, et « manger » aussi le monde. Comment ?

120. Pas d’idées pour l’instant. À creuser donc.

où l’on soutient que la performance collective et le poème anthropophage sont des insectes minant le monde (hypothèses anthropophages 8)

71. le monde, sans modèle, est anthropophage. nous vivons dedans. sans modèle. anthropophages. nous vivons, sans modèle, anthropophages, dans la consommation des biens, des images, des mots, qu’un monde, sans modèle, anthropophage, nous offre prêts-à-servir. le monde, sans modèle, anthropophage, nous offre ainsi une vie. n’y manque que l’existence. la sauvagerie de l’existence.

72. pour exister sauvages et existants, il faut une autre expérience.

73. la performance collective et le poème anthropophage sont une autre expérience.

74. nous trouverions pourtant aisément des parallèles entre cette autre expérience et l’expérience léthargique du monde sans modèle. dans l’une comme dans l’autre, nous expérimentons avant tout une relation. quelque chose comme une relation entre quelque chose qui serait soi et quelque chose qui lui serait extérieur. quelque chose comme une relation entre un dedans et un dehors.

75. dans l’expérience du monde sans modèle, l’expérience du poème anthropophage et celle de la performance collective, un dehors prend contact avec un dedans. un dedans prend contact avec un dehors. un dehors demande à un dedans de l’incorporer. un dedans incorpore un dehors. un dehors demande à un dedans d’apporter quelque chose dehors. un dedans offre à un dehors une réaction. oui mais. tout diffère pourtant.

76. prenons un dedans. prenons un dedans dans le monde sans modèle. anthropophage. prenons un dedans expérimentant un dehors dans le monde sans modèle, anthropophage. il le fait des milliers de fois par jour. il est impossible à un dedans, dans le monde sans modèle et anthropophage, de ne pas expérimenter des milliers de fois par jour le contact du dehors, doux, charmeur, ou, à l’inverse, violent, extrêmement violent. ceci est réel. nous le savons. ceci a lieu des milliers de fois par jour. nous le savons. ceci est notre quotidien. ceci est inacceptable. nous le savons. ceci manque d’existence. ceci s’impose à nous. nous le savons. nous subissons le monde et son dehors des milliers de fois par jour.

77. pour exister sauvages et existants, il faut cesser d’être un objet.

78. pour cesser d’être un objet, il faut agir.

79. persister dans l’idée folle qu’il y a, dedans comme dehors, de l’existence est une action. prêter l’oreille à l’existence, cette puissance folle et butée, cette force qui coule dedans comme dehors, est une action. créer des conditions pour que l’existence, cette butée folle et entêtée, persiste, est une action. la performance collective et le poème anthropophage sont parfois l’occasion de ne plus être un objet. la performance collective et le poème anthropophage sont parfois l’occasion d’exister.

80. la performance collective et le poème anthropophage sont des actions minimales où s’expérimentent d’autres manières d’être et d’être ensemble. la performance collective et le poème anthropophage sont des actions politiques, sociales, économiques, minimales. la performance collective et le poème anthropophage sont de puissantes forces minant, minimalement mais efficacement, le bloc compact du monde sans modèle prétendument anthropophage. la performance collective et le poème anthropophage sont des insectes rongeant la terre.


où, à force de performer, manger et discuter avec marc perrin, on finit par entrevoir d’évidentes relations entre poème anthropophage et performance collective (hypothèses anthropophages. 7)

 

61. nous existons.

 

 

62. nous existons, existants parmi les existants.

 

 

63. nous nous sentons être, exister, si nous sentons, quelque part, quelque chose, comme de l’existence passer.

 

 

64. dans le poème anthropophage comme dans la performance collective, nous sentons l’existence passer en nous et entre nous.nous sentons l’existence des autres existants passer entre nous et en nous.nous sentons l’existence qui passe en nous soudainement sortir hors de nous et entrer, quelque part, en relation.

 

 

65. dans le poème anthropophage et dans la performance collective, nous sentons croître en nous les relations d’existence qui existent entre nous. nous laissons ainsi croître l’existence en nous et entre nous.

 

 

66. contrairement aux apparences, tout ceci est concret. très concret. camarade. tout ceci arrive concrètement et réellement si nous reconnaissons que l’existence existe puissamment dans d’autres existants. si nous acceptons de nous nourrir de l’existence à l’oeuvre en nous et entre nous.

 

 

67. accroître positivement des relations existantes ou en créer de nouvelles, de toutes pièces, est peut-être ce que recherchent avant tout le poème anthropophage et la performance collective. accroître positivement des relations existantes ou en créer de nouvelles signifie que ni l’anthropophagie ni la performance collective ne détruisent. accroître positivement des relations existantes, comme en créer de nouvelles, signifie que les forces et les puissances que libèrent le poème anthropophage et la performance collective n’annihilent aucun existant.

 

 

68. n’oublions pas : l’anthropophagie à l’oeuvre dans un poème anthropophage n’a, au bout du compte, que peu, voire même fort peu, à voir avec la consommation des viandes. n’oublions pas : l’anthropophagie à l’oeuvre dans un poème anthropophage laisse concrètement et réellement intact l’existant.

 

 

69. rien n’est ici coupé du monde. rien n’est retiré. en aucun cas, le poème anthropophage et la performance collective ne sont des forces négatives. laissant intacts les existants, tout au plus le poème anthropophage et la performance collective tirent-ils du monde la puissance et la force.

 

 

70. rien de plus généreux et désintéressés que le poème anthropophage et la performance collective.


où l’auteur profite d’un commentaire pour rebondir et proposer, bien sûr, d’autres hypothèses anthropophages (6)

et puis dans des notes de scène : “manger la lang sur scène. manger à plusieurs attablés autour de la lang avec la bouche et le tuyau à souffle barbouillés. manger la lang à la terre. manger terre. manger la lang à plusieurs en communion à la scène comme aux champs. manger la lang les doigts pleins comme en cène les mains d’dans.”

Fred Griot (commentaire à un post)

51. manger. manger ce qui parle. ce qu’il y a de parlant. je reste oui resterai je crois un indécrottable mangeur. avalant ce qui parle. délaissant. oui. d’abord. le pas parlant. je crois ce qu’il y a de parlant me parle en mots. je reste des journées entières à manger ce qui parle. oui. je le fais des journées entières. je pratique le manger. avalant le parlant. les terres parlantes. ça se mange autant par l’oeil. ou l’oreille. ou la bouche. il y a là toute une géographie. tout un espace. il y a ce qui parle à l’oeil. ou l’oreille. ou la bouche. et il y a le pas parlant.

52. je ne sais pas comment mais l’oeil. ou l’oreille. ou la bouche. font le tri. ôtent des couches. et repèrent. dans le monde. ce qui parle. le parlant parlé sous les couches. les habits du monde. les habitudes. les traits mille fois entendus. mille fois vus. il y a parfois soudain sous les traits mille fois vus. entendus. un parlant qui parle. pan. c’est ce que repèrent l’oeil. l’oreille et la bouche. il me faut le manger. je le mange. c’est la base anthropophage du poème.

53. tout le reste est pas parlant.pour l’instant pas parlant.rien ne dit qu’un jour le pas parlant ne parlera pas.il n’y a pas de rejet définitif.rien ne dit non plus que le parlant d’aujourd’hui le restera longtemps.aujourd’hui ça parle et ça suffit pour le manger.

54. je dis ça parle. je veux dire que l’oeil l’oreille et la bouche. une fois le tri fait. une fois faite pour aujourd’hui la part des choses. l’épluchage. oui. ce qui parle alors suscite des mots. des bribes de conversations. des discours. c’est ainsi que ça vient. c’est ainsi que ça prend forme. c’est ainsi que ce qui est mangé prend forme. incapable dirait-on cette chose qui sort et prend forme de sortir autrement qu’en mots. ou en traits.

55. je dis et ça sort et ça prend forme en solitaire. d’abord en solitaire. après. oui. il faut tout remanger. tout reprendre. si possible à plusieurs. Cavalcade. le texte plus ou moins définitif de Cavalcade. je veux dire une partie du texte qu’on pourra lire bientôt. en mars au Québec. en juin chez nous. je veux dire qu’une partie de ce texte a été récrite. remangée. remâchée à la suite du labeur. du labeur à plusieurs. du labeur scénique à plusieurs. les longs tronçonnements de guitare. les souffles graciles. les élans soudainement qu’on ose.

56. la scène relançant la machine à sons.

57. la scène exigeant que nous remâchions. repartions tout allure dans le parlant. le déjà mangé. ou l’autre. pas encore repéré. pas encore préparé. la scène relançant le travail de l’oeil et de l’oreille. relançant la bouche. forçant aussi à reprendre l’affaire. le déjà écrit. exigeant qu’on le passe à la loupe. exigeant qu’on dépouille plus encore.

58. on refait ainsi le tri.

59. on recommence ainsi le monde.

60. tout ce qui est mangé. tout le parlant avalé. tout ce que l’oeil l’oreille et la bouche portent en nous. tout. tout cela devient un monde. tout cela peut le devenir. tout cela le devient quelquefois. aucune garantie cependant d’y arriver un jour. on plonge ainsi dans l’inconnu. c’est une façon de pratiquer le poème anthropophage. il en existe d’autres.

où l’on prend connaissance d’autres hypothèses sur les poèmes anthropophages (5)

41. le poème anthropophage est généreux. il reconnaît à l’autre une grande force et de multiples qualités. le poème anthropophage vise à ingérer, en tout ou en partie, les forces vives et exaltantes d’autrui.

42. le poème anthropophage n’ingère pas l’autre des suites d’un combat. le poème anthropophage n’a pas d’ennemi à abattre. le poème anthropophage naîtrait plutôt de la patience. de la lente et  minutieuse observation des bruits, bruissements, froissements, qui l’entourent. certains lui parleront. d’autres pas. il faut apprendre à faire le tri.

43. innombrables sont les murmures du monde. les invitations. « nous vivons », dit le poème anthropophage, « nous vivons, sans cesse, nous vivons, dans un monde anthropophage. dans un monde où, pourrait-on croire, l’anthropophagie est partout. autant dire nulle part. nous vivons, sans cesse, nous vivons dans un monde où vivent des bruits, odeurs et sensations plus séduisantes les unes que les autres. il faut apprendre à faire le tri. » dit le poème anthropophage.

44. voilà un poème anthropophage. il s’aventure à pied dans le monde. autour de lui, des murmures, des déhanchés sexy. tout ce qui est extérieur au poème anthropophage n’arrêtant pas de le solliciter : « mange-moi, nom de nom, mange-moi. peut-être que je l’assouvirai, moi, ton grand désir d’ailleurs. » le monde dans lequel vit un poème anthropophage est un immense hypermarché. du moins est-ce ainsi que je comprends ce que me dit le poème anthropophage.

45. il y a cependant une grande différence entre faire son marché dans le monde et observer scrupuleusement ses frottements. « lorsque je fais mon marché », dit le poème anthropophage, « je ne cherche pas. je n’écoute pas. le monde s’impose à moi, on dirait, non ? le monde m’impose ce qu’il pense être bon pour moi. ce qu’il est prêt à me donner comme forces vives. dans l’observation scrupuleuse, je me cache. je chasse. je ne demande pas l’avis au monde. je prends au monde, sans attendre son accord, ce que, dans le monde, je perçois comme forces vives. »

46. peut-être que le poème anthropophage a quelque chose à voir avec la prédation. si ce n’est que le poème anthropophage n’a pas pour but d’exterminer. d’annihiler en vrai ce qui, dans le monde, instinctivement l’attire. le poème anthropophage : une façon d’admirer, de regarder les choses. d’ingérer ce qui, dans les choses, est admirable. gagner peut-être ainsi un surcroît de force. le poème anthropophage est à chaque fois un pari.

47. si j’écris un poème anthropophage, je parie que ce que le poème anthropophage ingérera m’emmènera ailleurs. hors de moi. de mes plates-bandes. de mon jardin et de mon pré. je parie que le poème anthropophage est un saut de barrière. tout le travail consiste à choisir avec soin l’ailleurs à ingérer. tout le travail consiste à connaître avec soin les motivations profondes du poème anthropophage.

48. sauter une barrière. briser la coquille d’un oeuf d’autruche. pas d’autre motivation à écrire un poème anthropophage. trouver dans le monde ce qui m’empêchera de tourner en rond. me permettra, peut-être, d’accroître ma perception. « le but du poème anthropophage », dit le poème anthropophage, « n’est pas d’affiner, de peaufiner, les perceptions qu’on a du monde. le but du poème anthropophage n’est pas de dire plus justement, adéquatement, le monde. le poème anthropophage est plutôt une machine de guerre, une façon d’accroître nos capacités à percevoir. sur le terrain de la perception a lieu ce combat. son enjeu est l’assoupissement ou l’accroissement. »

49. le poème anthropophage pense qu’un accroissement est toujours possible. ça ne reste cependant qu’une hypothèse. il se peut que le poème anthropophage s’aveugle. il se peut qu’il se perde en chemin. le poème anthropophage suppose, en tout cas, une certaine capacité humaine à distinguer les forces vives des forces d’assoupissement. le poème anthropophage ne dit, cependant, ni qui possède ni comment acquérir cette capacité utile. « il n’y a pas de modèle à suivre », dit le poème anthropophage, « il y a une expérience à vivre. un pari à tenter. »

50. « je ne peux pas dire à ta place », dit le poème anthropophage.

où, poussées au cul par jim jarmusch, d’autres hypothèses anthropophages s’étalent au grand jour (4)

31. le poème anthropophage ne vole pas. n’emprunte pas. à l’origine d’un poème anthropophage : la conscience qu’il y a soi et le monde. tout ce qui n’est pas soi. le monde entier en tant qu’autre. autre que soi je veux dire. à l’origine d’un poème anthropophage : les sensations, impressions, que laissent sur soi certaines choses du monde.

32. le poème anthropophage ? d’abord un tri, très intuitif, peu réfléchi, entre les choses du monde. ne garder du monde que ce qui, pour soi, pulse de vie. le poème anthropophage ? une subjectivité poussée à l’extrême.

33. le poème anthropophage n’est pas à proprement parler une recherche formelle. le poème anthropophage est plutôt un mécanisme. un processus. ce qui compte avant tout, pour qui s’adonne au poème anthropophage : ingérer les pulsations du monde. la forme que prend cette ingestion se découvre peu à peu, au fur et à mesure du travail.

34. tout commence dans le chaos. dans l’absolue certitude qu’il faudra, de nouveau, tout rejouer. tout recommencer. le poème anthropophage est la manière élémentaire de recommencer provisoirement le monde. soi et le monde. les rapports ambigus entre soi et le monde.

35. ce qui pulse dans le monde ébranle. le poème anthropophage : ingérer cet ébranlement. cette force vive. trouver un équilibre provisoire entre soi et le monde.

36. chaque poème anthropophage est singulier. il naît dans certaines circonstances. suite à certaines rencontres. dans un certain état d’esprit. le poème anthropophage ne se mesure dès lors pas forcément à son extrême originalité formelle. un bon poème anthropophage sera celui qui se sera tenu au mieux au plus près du processus d’ingestion.

37. parfois cela plaira. parfois pas.

38. seul l’auteur du poème anthropophage saura s’il a failli à sa tâche.

39. dans le rituel anthropophage tupi, l’ennemi était assassiné d’un coup. celui qui l’ingérait recevait un nouveau nom. les scarifications rituelles étaient le signe visible qu’un processus d’ingestion avait eu lieu. qu’une partie du monde était passée en soi. que l’on avait été, une fois de plus, perméable. ouvert au monde. prêt à recevoir ce qui, du monde, était le plus vivace.

40. publier un poème anthropophage ne reviendrait peut-être à cela : exposer au monde qu’on a été ouvert et perméable. indiquer qu’un processus d’ingestion vient d’avoir lieu. montrer aux yeux de tous que, fuck, on est encore vivant. que tout ce que le monde, en nous et alentour, a de mortifère ne nous a pas fait la peau. que  nous ne sommes pas encore un système clos.

où de nouvelles hypothèses sur le poème anthropophage voient le jour (3)

où l’on découvre des hypothèses mises à jour, pour la revue immatérielle Ce Qui Secret, en réponse à Chronique de John Abdomen, de Gilles Amalvi.

21. puissamment naturel, le poème anthropophage ne s’enroule pas autour d’un horizon.

22. le poème anthropophage, puissance naturelle déferlant dans le monde, n’érige aucune barrière. à ma connaissance, il n’existe aucune limite à la dévoration du monde. le poème anthropophage, dévorant le monde et les objets du monde, ne connaît pas de repos. une fois lancé, on ne saurait arrêter un poème anthropophage.

23. jamais le poème anthropophage ne dessine de contours définitifs aux objets du monde. le poème anthropophage percerait plutôt les coquilles. casserait les carcans et les cailloux. je ne connais personnellement rien de plus libre que le poème anthropophage. le champ d’action du poème poreux anthropophage reste ouvert.

24. le poème anthropophage aime le goût de la poudre et souffle sur les braises. le poème anthropophage est un élan. en tant que tel il ne cherche ni à détruire ni à anéantir. le poème anthropophage se nourrit du monde et des objets du monde. dans son ventre : des murmures, des éclats de lumière. le poème anthropophage agite, dans sa bouche et la grande pompe des poumons, les murmures et les éclats solaires du monde. le poème anthropophage est un brillant cocktail où l’on découvre le monde en ricochets.

25. le poème anthropophage ne cherche pas à démontrer. ne véhicule aucune thèse. aucune idée. en tant qu’élan vivant, le poème anthropophage est un ventilateur. il brasse les brindilles et l’air. il est un souffle qui s’engouffre.

26. infiniment poreux, le poème anthropophage dévie aisément de sa course. la trajectoire qu’il dessine n’a rien d’une courbe parfaite. infiniment fragile, le poème anthropophage est une fumée noirâtre à l’horizon. ainsi, il n’était pas prévu qu’ici, dans ces hypothèses sur le poème anthropophage, dans les cargaisons de choses, images, mots, sensations, que brassent ces hypothèses, un extrait de Chronique de John Abdomen, de Gilles Amalvi, vienne alimenter l’affaire.

27. un poème anthropophage se conte à petits pas. dix par dix.

28. la modeste tâche du poème anthropophage : être une lumière pâle et incertaine de néon tremblotant dans les lointains. percer un petit trou dans le ciel nocturne. laisser voir d’autres choses. d’autres horizons. empêcher le bétail de vivre dans un enclos.

29. tout dépend de comment on manie le poème anthropophage. en tant que poème élémentaire, naturel et déferlant sur le monde, le poème anthropophage doit avant tout se garder d’arrêter de balbutier. le poème anthropophage est, pour toujours, un élan enfantin.

30. une fois terminé, le poème anthropophage aura tout dit et son contraire. la carcasse du poème élémentaire, anthropophage et dynamique, ne s’embarrasse pas de logique. ses mains découpent et dépècent. son ventre engloutit. sa bouche souffle sur les braises. sur sa langue, le goût de la poudre. dans son véhicule, son vieux camion peugeot, ça détonne. ça agite l’espace. voilà. c’est ça. le poème anthropophage est une agitation de l’espace. le poème anthropophage agite l’immobile. le statique. les ventres ronds des hommes heureux et transparents. le poème anthropophage fait l’inventaire. le poème anthropophage dévie petitement, à sa façon, le cours des choses. on s’engouffre dans un poème anthropophage avec l’envie de cracher. on crache peu pourtant ici sur les choses. on les manie. le visage osseux sorti, en bout de course, du poème anthropophage : assourdissant. neuf. frais. revigorant. certes. mais assourdissant. il faut le dire : il n’y a rien à attendre d’un poème anthropophage.

où l’on avance d’autres hypothèses sur le poème anthropophage (2)

11. le poème anthropophage consiste en un double mouvement : incorporer le monde en tout ou en partie (ou le passer consciemment à la moulinette, patiemment le transformer en autre chose que ce qu’il est) puis ajouter au monde ce monde muté (comme s’il s’agissait d’un objet nouvellement né).

12. n’importe quel objet du monde est susceptible de passer à la moulinette : image, son, texte, animal, autre vivant, chose effrayante ou drôle traînant dans un placard.

13. un poème anthropophage n’est ni une posture ironique vis-à-vis d’un objet du monde, ni un jeu de citations.

14. il arrivera souvent, dans un poème anthropophage, qu’on ne reconnaisse pas l’objet emprunté au monde.

15. ne compte, dans un poème anthropophage, que le mouvement, la mutation du monde.

16. le poème anthropophage Cavalcade, nourri de mots, phrases, paragraphes, idiomes singuliers, sortira en mars 2012 aux éditions Rodrigol (Montréal) et en juin 2012 aux éditions Le Clou dans le Fer (France).

17. comme n’importe quel poème anthropophage, le poème anthropophage Cavalcade court le risque de prendre les goûts et les couleurs de ce qu’il dévore.

18. le poème anthropophage Cavalcade s’est consciemment nourri de :

  • Univerciel, de Christophe Manon ;
  • Eugen Gomringer et ses constellations ;
  • Cia Rinne et son fantasque et fantastique conceptualisme ;
  • La Peau de l’Ours, inédit de Nicolas Marchal, dont, avec l’accord chaleureux et l’amitié de l’auteur, je me suis largement inspiré pour la chasse dans le blanc ;
  • Les Techniciens du Sacré, de Jerome Rothenberg ;
  • Histoire secrète des Mongols ;
  • Marc Perrin et l’art de ses petites phrases ;
  • les genèses maya et biblique ;
  • et lointainement, dans ses versions antérieures, Jules Verne, Christophe Tarkos, Lautréamont, Jean-Pierre Verheggen, Eugène Savitzkaya, Arthur Rimbaud, Vassili Golovanov, Antoine Volodine et ses divers avatars, Augusto et Haroldo De Campos.

19. le poème anthropophage est un poème brésilien.

20. il est faux de croire que le poème anthropophage est un poème brésilien : dans son essence, la dévoration à l’oeuvre dans le poème anthropophage est universelle.

où l’on avance des hypothèses sur le poème anthropophage (1)

1. le poème anthropophage est un poème élémentaire.

2. un poème élémentaire est un poème débarrassé de ce qui ne lui est pas essentiel.

3. on peut écrire des poèmes élémentaires en se débarrassant de la grammaire.

4. on peut écrire des poèmes élémentaires en considérant chaque mot, chaque geste, comme une pierre.

5. ou mieux : comme un oeuf.

6. poser une pierre ou un oeuf sur une page, un écran ou une scène revient à inviter les lecteurs, spectateurs, à porter toute leur attention aux échos.

7. une pierre (ou un oeuf) posés là devant éveille au mieux – chez son lecteur ou spectateur – tout un monde, au pire un immense néant.

8. le poème anthropophage est un poème élémentaire qui, d’abord, cherche des échos dans les oeufs des autres.

9. je veux dire : dans les mots et les gestes d’autrui.

10. le poème anthropophage est ainsi, dans ses premiers temps, très modeste.